Place aux banquiers

Dans le monde des entreprises, cette crise sanitaire est venue tester sans grand succès deux grandes notions. Celle du partage de risque entre le gouvernement et les entreprises, puis entre le dirigeant et l’actionnaire. Et celle de la proportionnalité entre la rémunération proposée aux patrons et les répercussions que subissent les salariés, les clients et les fournisseurs. Les banquiers feront partie des prochains à être soumis à l’examen.

L’indemnité de départ de 17,5 millions versée à Alain Bellemare, écarté de la présidence de Bombardier en mars 2020, a tellement marqué les esprits et redéfinit l’indécence que plus rien n’étonne désormais en matière de rémunération des hauts dirigeants. Même cette bonification choquante de 10 millions de la rémunération de la haute direction d’Air Canada au terme d’une année pandémique, et le recalibrage de leur programme de rémunération à long terme, suscitent à la fois les hauts cris justifiés et les haussements d’épaules prévisibles.

Sous sa présidence, M. Bellemare et sa haute direction ont offert aux investisseurs un rendement annuel composé négatif de 14,2 % entre fin 2014 et fin 2019. Une présidence marquée par un douloureux plan de redressement visant à alléger la lourde dette de Bombardier, gonflée à plus de 9 milliards $US. Finalement, par le démantèlement d’une entreprise en définitive condamnée, mais dont le démembrement chaotique a pu être évité sous la maîtrise d’œuvre de la Caisse de dépôt, véritable architecte de la sauvegarde des segments Aviation commerciale et Transport, M. Bellemare est tout de même parti avec l’équivalent de deux années de salaire et une prime de 4,9 millions à la concrétisation de la vente de Bombardier Transport à Alstom. Après cela…

Bonne fortune

Cela dit, les projecteurs sont maintenant tournés vers les banquiers, qui viennent de comptabiliser des bénéfices de loin supérieurs aux attentes des analystes en allégeant le poids des imposantes provisions pour mauvaises créances constituées au début de la pandémie. Les six grandes banques ont cumulé un bénéfice net de près de 14 milliards au deuxième trimestre clos le 31 avril, contre un peu moins de 6 milliards un an plus tôt, générant un confortable rendement sur fonds propres moyen de 16 %. Le fait saillant de cette embellie ? Une dotation préventive pour perte sur créances combinée dépassant les 10 milliards au trimestre marquant le déclenchement de la pandémie devenue 1,2 milliard au deuxième trimestre de 2021.

Cette bonne fortune malgré la crise n’est pas sans refléter pour une large part les effets des programmes de soutien gouvernemental. Uniquement pour les ménages, selon les chiffres retenus par la Banque du Canada, l’aide fédérale directe se chiffre à 105 milliards en 2020, soit l’équivalent d’un transfert de 3400 $ par habitant âgé de 15 ans et plus qui vient largement compenser la perte moyenne de 1600 $ en revenus de travail. Il en a résulté une hausse de quelque 1800 $ du revenu disponible par habitant.

À cette hausse redevable au soutien gouvernemental se greffe une réduction des dépenses des ménages liée à la pandémie, évaluée à un peu moins de 4000 $ par Canadien de 15 ans et plus. Pour une épargne totale de quelque 5800 $, soit une hausse cumulée de 180 milliards en 2020.

Pour sa part, la valeur des dépôts aurait augmenté de 150 milliards entre février et décembre 2020, soit à peu près 100 milliards de plus que ce qui aurait été épargné au rythme de croissance moyen des dépôts enregistré depuis dix ans, ajoute la Banque centrale.

Si la contribution gouvernementale n’est plus à démontrer, il faut toutefois retenir que cet effet de richesse causé par la crise sanitaire est très inégal, les ménages mieux nantis accaparant quatre fois plus de cet accroissement de l’épargne que les ménages à faible revenu, comptant pour 40 % de ce surplus contre 10 % respectivement.

Compenser une année perdue

Revenant aux banquiers, il leur a été demandé de faire preuve de retenue durant la crise. Depuis mars 2020, en retour d’un accès à une capacité de crédit accrue, le Bureau du surintendant des institutions financières s’attend à ce que les institutions misent sur cet assouplissement pour appuyer les entreprises et les ménages canadiens, non pour augmenter les distributions aux actionnaires et aux employés ou pour procéder à une offre publique de rachat d’actions. Dit autrement, le régulateur disait s’attendre à ce que toutes les institutions financières fédérales gèlent la rémunération des dirigeants et interrompent tout processus d’augmentation des dividendes ou de rachat d’actions.

Maintenant que la reprise semble être bien ancrée et que l’activité reprend au rythme du déconfinement, de l’assouplissement des restrictions et de l’avancée du programme de vaccination… On observe aux États-Unis que la rémunération des actionnaires sous forme de hausse du dividende et de rachat d’actions revient à l’avant-scène dans l’univers bancaire avec, à la clé, une bonification de la rémunération de la haute direction. De ce côté-ci de la frontière, les récentes représentations des dirigeants des grandes banques auprès des analystes laissent entendre qu’il y aura rattrapage après la pause pandémique, que l’abondance de liquidités ainsi accumulées sera redirigée vers l’actionnaire et, faut-il en douter, qu’il y aura compensation pour « l’année perdue ».

Il faudra voir quelle définition sera donnée à la proportionnalité.

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