Où sont-ils?

« De nombreux élèves qui ont fréquenté le pensionnat n’en sont jamais revenus. Pour leur famille, ils ont été perdus à jamais. Leurs taux de mortalité étaient bien plus élevés que ceux des enfants d’âge scolaire de la population générale. Leurs parents n’étaient souvent pas mis au courant qu’ils étaient malades ou décédés. Ils ont été ensevelis loin de leur famille dans des tombes longtemps délaissées. Personne n’a pris la peine de compter le nombre de morts ou de consigner leur lieu de sépulture. »

La Commission de vérité et réconciliation (CVR) ne pouvait mieux résumer cette tragédie honteuse, conséquence d’une politique officielle d’assimilation forcée, elle-même le fruit d’un colonialisme implacable. Ces blessures se font toujours sentir au sein des familles brisées et celles des survivants traumatisés. Plus de 150 000 enfants autochtones ont été envoyés, la plupart contre la volonté des familles, dans près de 140 pensionnats éparpillés à travers le pays, surtout dans l’Ouest et les territoires.

Les enfants étaient coupés de leur culture. Un grand nombre ont été maltraités et abusés. La plupart étaient mal nourris et mal soignés. Dans son rapport de 2015, la CVR avait réussi à identifier 3200 enfants décédés, un chiffre qui dépasse aujourd’hui les 4000. Et ce ne serait que la pointe de l’iceberg. Selon le président de la CVR, Murray Sinclair, leur nombre pourrait atteindre 15 000.

La découverte, la semaine dernière, de 215 corps d’enfants, certains âgés d’à peine trois ans, dans une fosse commune non identifiée d’un ancien pensionnat autochtone de Kamloops, en Colombie-Britannique, a rappelé à tout le pays ce drame des enfants disparus.

Ce fut un choc pour beaucoup, mais loin d’être une surprise pour les Autochtones, les Métis et les Inuits. Les histoires de ces enfants arrachés à leur famille pour ne plus jamais revenir, ils les entendent et les partagent depuis longtemps. Et cette fosse n’est pas la première à être localisée.

Le chef de l’Assemblée des Premières Nations, Perry Bellegarde, est catégorique. Le gouvernement doit faire davantage pour identifier cimetières et fosses communes où ces enfants ont été enterrés. Le premier ministre Justin Trudeau a dit qu’il y avait encore beaucoup à faire, sans donner plus de détails, soulignant que le fédéral ne pouvait agir seul.

Il a raison sur un point. Le gouvernement fédéral serait mal venu d’agir unilatéralement et d’user d’un paternalisme aux relents coloniaux. Il revient aux familles et à leurs communautés de décider de la manière d’honorer la mémoire de ces enfants et du sort de leur dépouille.

Dans le volume de son rapport portant sur ces disparitions d’enfants, la CVR lançait six appels à l’action, dont cinq interpellaient directement le gouvernement fédéral. Tout en lui rappelant son devoir de travailler en partenariat avec les communautés, la Commission lui enjoignait de financer suffisamment la mise à jour du registre des décès des élèves, la mise sur pied d’un répertoire en ligne des cimetières, de collaborer avec un ensemble d’institutions pour faire en sorte que les familles soient informées du lieu de sépulture des enfants, qu’elles puissent les honorer et disposer des dépouilles, que tous ces lieux soient identifiés, entretenus et protégés.

Ces appels ne sont pas restés lettre morte. Le gouvernement a tenu des discussions avec les Autochtones et leurs organisations pour préparer la suite des choses. Le budget de 2019 prévoyait 33,8 millions sur trois ans pour appuyer la création du registre national des décès dans les pensionnats autochtones, mis sur pied depuis, et un répertoire en ligne des lieux d’inhumation connus. Le gros du budget (27,1 millions) est destiné aux communautés pour les aider à localiser leurs enfants défunts et à honorer leur mémoire.

Mais voilà, ce n’est pas assez. Le Centre national pour la vérité et la réconciliation, qui tient les registres, s’emploie à documenter les décès qui peuvent l’être, mais il n’a qu’une toute petite équipe, confie le directeur des archives Raymond Frogner. Dans ces conditions, il lui faudra des années pour éplucher les cinq millions de documents en sa possession, a-t-il reconnu en entrevue.

La localisation des cimetières et fosses communes dans les environs des anciens pensionnats avance aussi trop lentement alors que les communautés et les familles veulent savoir. Certaines vont chercher du financement ailleurs, comme à Kamloops où la nation Tk’emlups te Secwepemc a obtenu l’aide du gouvernement de la Colombie-Britannique pour les services d’un spécialiste en radars pénétrants. D’autres communautés des Prairies ont pour leur part fait appel à une anthropologue albertaine qui utilise une technologie similaire.

Retrouver les fosses tout en respectant les sépultures exige expertise et moyens technologiques, ce qui peut être coûteux. Le faire à grande échelle, et rapidement, l’est encore plus. Documenter les décès demande davantage de ressources humaines. Il faut des fonds et ça, le gouvernement fédéral en a et il peut en offrir pour accélérer cette recherche de vérité, tout en respectant la volonté des familles, des survivants et des communautés.

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