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Le Lucien Bouchard de Paul Martin

Les médias anglophones ont tendance à voir en Jean Lapierre le Lucien Bouchard de Paul Martin. C'est une erreur qui ne fait que démontrer le trop fort penchant de la presse parlementaire à ne pas chercher de signes de ce que l'histoire a tendance à se répéter plus loin que le bout de son nez. Le dossier de la santé est au gouvernement libéral ce que la réconciliation nationale était à Brian Mulroney. Et s'il y a un ministre qui est à M. Martin ce que Lucien Bouchard a été à l'ancien premier ministre conservateur, c'est plutôt Ujjal Dosanjh.

Avec le Torontois Ken Dryden, l'ex-premier ministre de la Colombie-Britannique est la principale recrue de Paul Martin, pour qui il a tourné le dos à son ancienne famille néo-démocrate. Mais ce n'est pas parce qu'il est un défroqué du NPD qu'il a renié l'orthodoxie de son ancien parti.

À l'époque où M. Dosanjh était lui-même premier ministre, même ses collègues néo-démocrates avaient tendance à trouver qu'il était plus catholique que le pape dans sa défense du caractère sacro-saint du système public de santé canadien. Au sommet sur la santé de septembre 2000, il s'était battu plus fort que Jean Chrétien pour tenter d'ajouter des conditions fédérales au projet d'entente avec les provinces. Depuis qu'il est devenu ministre de la santé, Ujjal Dosanjh a démontré à plusieurs reprises qu'il n'a rien perdu de sa ferveur à cet égard. Jusqu'à présent, il l'a fait avec toute la délicatesse d'un éléphant dans un magasin de porcelaine.

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Sitôt assermenté, M. Dosanjh a fait sursauter plusieurs premiers ministres provinciaux en déclarant la guerre à la place grandissante du système privé dans les services de santé. On attend toujours ses propositions de solutions de rechange. Dans des entrevues, il a laissé entendre que la compétence provinciale sur la santé ne devrait pas peser particulièrement lourd dans la balance de l'intérêt fédéral pour le sujet. Pris au pied de la lettre par les premiers ministres provinciaux lors de leur rencontre de la semaine dernière à Niagara-on-the-Lake, il n'en finit plus depuis de s'enfarger dans les fleurs du tapis.

Dans son zèle, le ministre a apparemment oublié de lire le programme de son nouveau parti. Confronté à une suggestion unanime des provinces voulant que le gouvernement Martin joigne le geste à la parole en mettant, lui-même et à ses frais, sur pied un régime national d'assurance-médicaments, M. Dosanjh a d'abord suggéré qu'un tel projet ne faisait pas vraiment partie des plans fédéraux, lesquels prévoiraient tout au plus, selon lui, des mesures pour tempérer l'impact des coûts les plus astronomiques d'un traitement basé sur des médicaments.

C'est faux. Il y a déjà quelques livres rouges que les libéraux ont commencé à promettre un régime national d'assurance-médicaments. La plus récente version du programme électoral libéral parlait bel et bien d'«une approche nationale qui fournira une couverture de base à tous les Canadiens et les Canadiennes, incluant une protection en cas de catastrophe».

Plus tôt cette semaine, le ministre fédéral a ajusté son tir, mais non sans tirer dans le pied de son gouvernement au passage. Il affirme qu'à moins d'encaisser des milliards de revenus supplémentaires par année, Ottawa n'aura jamais les moyens de donner suite à la suggestion des provinces. En clair, le gouvernement libéral n'a pas les moyens de ses propres promesses électorales.

Les auteurs des futurs programmes libéraux auraient peut-être intérêt à se le tenir pour dit. Ou à demander à leurs collègues conservateurs comment ils s'y seraient pris pour financer une proposition identique à la suggestion provinciale.

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Depuis trois semaines, M. Dosanjh a tracé suffisamment de lignes dans le sable pour que le sommet sur la santé qu'a convoqué Paul Martin pour la mi-septembre tourne en collision frontale avec une ou des provinces. On voit mal comment le Québec pourra réconcilier ses principes constitutionnels à la pratique du cadre que tente d'esquisser le nouveau ministre fédéral ou pourquoi l'Alberta voudrait s'y conformer.

En faisant de la santé la priorité absolue de son gouvernement minoritaire, M. Martin a déjà fait monter les enchères fédérales-provinciales à des niveaux jamais vus depuis les psychodrames constitutionnels de Meech et de Charlottetown. En confiant le dossier à Ujjal Dosanjh, il a implicitement épousé la vision des choses de son ministre néophyte. S'il arrive qu'un premier ministre envoie un de ses ministres au front pour ensuite lui tirer le tapis de sous les pieds, ce type d'événement est rarissime parce que excessivement risqué quand le personnage en cause est une des principales vedettes du gouvernement.

S'il devait y avoir cassure entre le ministre Dosanjh et le premier ministre Martin sur l'orientation du dossier de la santé, les conséquences d'une telle fracture pour la crédibilité du Parti libéral auprès de l'électorat, plus particulièrement à l'extérieur du Québec, pourraient être dévastatrices.

Mais si le prix à payer pour sauver la face de M. Dosanjh est un affrontement en règle avec le gouvernement fédéraliste du Québec et une consolidation des positions du Bloc québécois, le moins qu'on puisse dire, c'est que le jeu pour Paul Martin n'en aurait pas valu la chandelle.

On imagine, bien sûr, que le premier ministre Martin a réfléchi au danger de compter dans ses propres buts avant de confier son précieux ballon de la santé à Ujjal Dosanjh.

N.D.L.R. La chronique de Chantal Hébert fera relâche jusqu'au 30 août.