Les vivants et les morts

En un peu plus d’un an, quatre des plus brillants anthropologues de ce pays sont morts. Rémi Savard, Sylvie Vincent, Serge Bouchard et José Mailhot.

Dans les années 1970, c’est-à-dire à l’heure où Pierre Elliott Trudeau chantait la grandeur des droits individuels et se promenait en canot déguisé « en Indien », la loi inique que subissaient ces derniers, au nom de la fédération canadienne, les plaçait dans les conditions d’un apartheid.

À l’époque, ces anthropologues et quelques autres marginaux étaient parmi les rares à s’intéresser de près à la richesse vivante de cultures tenues pour mortes.

Décédée fin mai, José Mailhot venait de publier un livre intitulé Shushei au pays des Innus. Elle y raconte ses souvenirs au milieu de ceux que l’on appelait autrefois les Montagnais. José « Shushei » Mailhot avait l’avantage d’être une des rares non-autochtones à maîtriser la langue innue.

Les mots, voire l’accent qui les chante, disent toujours plus qu’on ne le croit. Prononcez le mot pain en France et l’image d’une baguette apparaît. Aux États-Unis, le mot bread — encore du pain — correspond à un rectangle tranché à la mie caoutchouteuse. Au pays des Innus, où le blé n’existait pas, qu’est-ce que le goût de la farine, celui du pakueshikan, sinon l’expression d’un rapport à la culture coloniale ? La connaissance d’une langue dit beaucoup de l’espace où elle s’impose. José Mailhot ne l’ignorait pas, en s’appuyant sur d’autres exemples que ceux-là.

Shushei Mailhot apparaît dans un film de Pierre Perrault, Le pays de la terre sans arbre ou le Mouchouânipi, fruit de dix années de tournage. Dans une des scènes du documentaire, elle discute avec le propriétaire d’une pourvoirie. Cet homme se plaint du manque d’entrain des Autochtones à participer au développement de ses affaires sur leur territoire. Elle l’écoute distiller son mépris, pour mieux s’interroger ensuite sur le sens profond de ce qu’implique ce rapport au monde.

L’absence des Autochtones de la conscience du colon les a tués dans le cœur d’une société qui n’a plus eu qu’à les enterrer au fond de sa mémoire.

J’ai mis le nez, l’autre jour, dans un vieux bouquin signé, dans l’entre-deux-guerres, par Charles Saint-Amant, un notaire de village, simple auxiliaire du pouvoir, comme l’étaient à leur façon les curés, lesquels étaient ni plus ni moins que des notaires en soutane, investis de la charge du registre des vivants et des morts. Saint-Amant parle de la colonisation des Cantons-de-l’Est, « de l’envahissement pacifique mais irrésistible d’une race ». Dans un à-côté de son récit pétri de toutes les certitudes édifiantes propres aux colonisateurs, il évoque la présence d’un cimetière amérindien et de pauvres cabanes où certains vivaient encore dans ce coin de pays. Le notaire ne s’interroge pas beaucoup plus sur leur disparition, satisfait de sa notion bidon d’« envahissement pacifique ».

Comme le sociologue Denys Delâge l’a déjà remarqué, les administrateurs du pouvoir colonial, petits et grands, s’autorisaient d’autant plus facilement à diriger l’existence nationale qu’ils repoussaient avec véhémence toute expérience sauvage de l’Amérique en la rabaissant d’avance pour mieux la confiner aux marges de l’oubli. En colonie, l’onction d’une éducation d’inspiration européenne justifiait aux yeux de l’élite son accès à un statut de dominant. Tous ceux qui n’appartenaient pas à ce giron forgé par l’éducation étaient tenus plus ou moins pour des sauvages qui n’en méritaient que davantage d’être soumis au pouvoir. Les Premières Nations, les Inuits et les Métis ont été ceux qui ont le plus souffert de cette domination, sans pour autant être les seuls.

De forts relents de cet esprit de domination colonial persistent de plusieurs façons. Prenez ces déclarations récentes de la mairesse de Métis-Sur-Mer. Cette élue n’hésite pas à dire qu’en région la population parle un français incompréhensible, en quelque sorte barbare, sauvage. « Quand je suis revenue en région, ça m’a pris un an pour comprendre le dialecte », déclare-t-elle à Radio-Canada. « Je ne comprenais pas ce que les gens disaient. On ne parle pas un français correct dans les maisons. » Pour assurer sa légitimité face au monde ordinaire, le pouvoir n’a jamais rien trouvé de mieux que de le rabaisser. Dans ce cas, pour maintenir le statut bilingue d’un village ! On comprend bien en tout cas la langue que parle le pouvoir.

Depuis le drame de Joyce Echaquan, certains entendent que les Autochtones sont tués dans les hôpitaux. C’est faux. Les hôpitaux québécois ne servent pas à tuer des gens. Cependant, les hôpitaux constituent eux aussi un espace où est reconduit un principe d’infériorisation systémique qui continue bel et bien de tuer, au propre comme au figuré.

Devant cette réalité, la valse des bons sentiments ne peut rien changer. Les incantations sur les « territoires autochtones non cédés », prononcées à l’orée des assemblées publiques, n’amendent pas la réalité. Ces doses homéopathiques de bonne conscience de la bien-pensance permettent aussi de maintenir les choses comme elles sont, tout en se donnant l’illusion de soigner un mal de société. Et pendant ce temps, les changements structuraux nécessaires, ceux proposés entre autres par la commission Viens, continuent de dormir dans les bras de l’État.

À la mort de Serge Bouchard, un journaliste a demandé à une poétesse d’Ekuanitshit s’il était un allié des Innus. « Non, c’était un frère », a-t-elle répondu. Serge Bouchard, Sylvie Vincent, José Mailhot et Rémi Savard avaient compris qu’il n’y a nulle réconciliation possible sans fraternité ni amitié. Puisse leur œuvre en avoir fécondé de nouvelles, à la hauteur des espérances d’une compréhension meilleure des uns et des autres que portaient leurs savoirs.

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