La goutte de trop

En 1733, l’auteur des Voyages de Gulliver, Jonathan Swift, a écrit un livre intitulé L’art du mensonge politique, technique dont Machiavel avait déjà vanté les mérites 200 ans plus tôt. Il le décrivait comme « l’art de faire croire au peuple des faussetés salutaires, pour quelque bonne fin ».

En France, où on en connaît un bout sur le sujet, un « Prix du menteur en politique » est décerné annuellement par un jury composé principalement de journalistes spécialisés dans la vérification des faits. Ses lauréats ne sont pas les moindres : Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen, François Fillon…

Au Québec, l’ouvrage le plus connu sur le sujet est Le syndrome de Pinocchio, publié en 1997 par l’ex-journaliste et ex-sénateur André Pratte, à qui l’Assemblée nationale a fait l’honneur d’une motion de blâme, quatre ans avant celle qui a condamné Yves Michaud pour des propos qu’il n’a jamais tenus.

Le titre de son essai lui a été inspiré par l’ex-ministre libéral et ex-chef du NPD Thomas Mulcair, qui lui avait déclaré en entrevue : « Malheureusement, d’une manière générale, en politique, le seul calcul, c’est : “Est-ce que je vais me faire pogner ?” Sinon, les gens se sentent assez libres de manipuler les journalistes et de dire n’importe quoi. »

Tous les politiciens ne sont pas des menteurs pathologiques comme Donald Trump, mais force est de constater que plusieurs prennent d’évidentes libertés avec la vérité, ou pratiquent à tout le moins une restriction mentale trompeuse.

  

L’actuel ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, s’est fait « pogner » et traîne son mensonge depuis des semaines, traqué par un tenace collègue de Radio-Canada, Thomas Gerbet, qui a précisément refusé de se laisser manipuler. Le premier ministre Legault a beau défendre son ministre chouchou bec et ongles, les partis d’opposition sont déterminés à avoir sa tête et ils semblent près d’y arriver.

Si M. Roberge espérait avoir réussi à calmer la tempête en plaidant un « malentendu » quand il avait prétendu que les experts de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) avaient « validé » les tests de qualité de l’air que son ministère avait effectués dans les écoles, il se trompait lourdement.

Les courriels dont Thomas Gerbet a révélé la teneur jeudi donnent la mesure de l’exaspération de la Santé publique devant les pressions, pour ne pas dire le harcèlement, du ministre pour la convaincre de confirmer sa version des faits.

« Là, c’est assez ! Je ne suis pas d’accord pour qu’on nous mette les mots dans la bouche… et je ne veux plus en entendre parler. Je ne suis pas d’accord pour écrire que “le processus semble conforme”, car ce n’est pas notre mandat et ce n’est pas ce qui a été fait par l’équipe et/ou l’INSPQ », écrivait son conseiller médical stratégique, le Dr Richard Massé, dans un courriel daté du 23 février.

Une mise au point aussi claire exclut toute possibilité d’un malentendu ou d’une question de sémantique. On parle ici d’une déformation pure et simple des recommandations de la Santé publique afin de tirer M. Roberge du pétrin. En voulant voler à son secours, le premier ministre Legault a lui-même tordu les faits en déclarant que « toutes les recommandations de la Santé publique ont été intégrées dans notre approche », alors que le directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda, a lui-même reconnu qu’« une proportion des commentaires avait été introduite, mais pas tout ».

  

Derrière une complicité de façade dans les points de presse, le bureau du premier ministre a trouvé difficile de travailler avec la Santé publique depuis le début de la pandémie. La prudence et les hésitations des scientifiques, confrontés à un phénomène complexe et mouvant, s’accordent mal avec les directives claires que la population exige d’un gouvernement. Il faut s’attendre à un sérieux ménage, qui risque de ressembler à un règlement de comptes, quand les choses seront revenues à la normale.

Malgré ce qu’écrivait Swift, on voit cependant mal comment les faussetés de M. Roberge pouvaient être « salutaires » ou servir « quelque bonne fin ». M. Legault a beau aimer son ministre, cela ressemble à la goutte qui fait déborder le vase. Si les jours de M. Roberge semblent comptés à la tête du ministère de l’Éducation, le premier ministre ne voudra sans doute pas lui infliger l’humiliation d’un renvoi à deux semaines de la fin de la session parlementaire. Mais un déplacement dans le cadre d’un remaniement ministériel plus large en prévision de la reprise de l’automne paraît tout indiqué.

Le créateur du « Prix du menteur en politique » en France, Thomas Guénolé, politologue et conseiller politique, également auteur d’un Petit guide du mensonge en politique, s’est demandé pourquoi le mensonge est jugé aussi inacceptable dans la bouche d’un politicien, alors qu’il est monnaie courante dans notre vie quotidienne.

« Le personnel politique est composé d’êtres humains à tous autres semblables. Nous avons tendance à l’oublier, écrit-il. Dans l’ensemble, leurs qualités et leurs défauts sont les mêmes que les nôtres : ni plus ni moins. » C’est peut-être que nous n’aimons pas l’image qu’ils nous renvoient de nous-mêmes.

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