Un diplôme universitaire rentable

Le mois dernier, sous les plumes de Claude Montmarquette, François Vaillancourt et Brigitte Milord, le CIRANO a publié une étude portant sur le rendement, privé et social, des études universitaires au Québec. Je remercie Francis Vailles, qui a m’a fait connaître cette étude.

Le mot rendement n’est pas anodin. On tient ici compte du coût des études et des augmentations de salaire qu’ils procurent durant la vie active : un taux de rendement est obtenu, qu’on peut comparer à, disons, ce que rapporte un placement à la Caisse de dépôt.

La recherche distingue le cas des hommes de celui des femmes ; cherche à préciser ce que les études rapportent non seulement à l’individu, mais aussi à la société ; distingue les cas du baccalauréat, de la maîtrise et du doctorat. Elle se penche aussi sur les valeurs des différents baccalauréats. Lesquels offrent le meilleur rendement aux individus ?

Sans surprise, en haut de liste, à 30,2 % pour les hommes et à 36,1 % pour les femmes, on trouve les disciplines médicales (médecine, dentisterie, optométrie, médecine vétérinaire) ; puis, les sciences de la santé (hommes : 23,4 % ; femmes : 29,4 %). Suivent les mathématiques et l’informatique (respectivement 17,7 % et 21,1 %), puis l’administration (17,1 et 20 %). L’éducation clôt la liste (7,8 % pour les hommes et 14,4 % pour les femmes), juste avant les sciences humaines et les arts (respectivement 0,6 % et 6,4 %).

Limites et angles morts

De tels travaux ont sans doute leur place et leur utilité. Mais ils ont aussi des limites et des angles morts qu’il serait bon d’avoir en tête.

En gros, on a ici une vision de l’éducation qui la conçoit comme du capital humain. Un économiste de l’École de Chicago, Gary Becker, a été un des grands architectes de cette approche. Il écrivait (ma traduction) : « Pour la plupart d’entre vous, du capital signifie un compte en banque, cent actions d’IBM, des chaînes de montage ou des usines […]. Tout cela est bien du capital dans la mesure où tout cela génère des revenus et d’autres résultats utiles sur de longues durées. Mais je vais ici vous parler d’un autre genre de capital. L’instruction, une formation en informatique […], les conférences sur la valeur de la ponctualité ou de l’honnêteté sont aussi du capital en ce sens qu’ils améliorent la santé, augmentent les revenus ou ajoutent à la capacité d’une personne à apprécier la littérature durant une substantielle part de sa vie. En conséquence, il est tout à fait conforme à l’essence du mot capital tel qu’il est habituellement défini de dire que les dépenses en éducation, en formation, en soins médicaux et ainsi de suite sont des investissements en capital. Cependant, ceux-ci produisent un capital non pas physique ou financier, mais humain. »

Je n’entrerai pas dans toutes les objections qu’on a faites à cette conception de l’éducation, y compris chez les économistes. Disons seulement qu’on a rappelé cette évidence que le fait que quelque chose soit rentable (ou non) ne signifie pas nécessairement qu’elle ait en soi (ou non) de la valeur ; que l’on semble ici dangereusement minorer la valeur intrinsèque plutôt qu’instrumentale de l’éducation ; qu’il se pourrait que ce que le marché valorise soit parfois bien plus des attitudes dont témoigne le diplôme que le savoir présumé acquis (c’est en gros ce que dit la théorie du signal, pour ne rien vous cacher…). Sans oublier qu’on a aussi, avec de bons arguments, affirmé qu’on occulte ici le coût assumé collectivement de l’éducation et qu’on voudra sans doute la soumettre à une logique de marché, soit en la privatisant, soit en ayant recours à ces bons d’éducation, imaginés par un autre économiste intellectuellement proche de Becker, Milton Friedman.

Je suggère pour ma part, depuis longtemps mais sans beaucoup d’écho ni à gauche ni à droite, qu’il n’est pas absurde de penser l’éducation comme un bien en soi et en même temps que comme quelque chose permettant à un individu de s’accomplir, notamment en gagnant sa vie. Et que si c’est le cas, on devrait chercher une vision de l’éducation allant au-delà tant de la simple affirmation de sa valeur intrinsèque que des louanges parfois douteuses du capital humain.

Je pense que cet au-delà a déjà été dessiné, en théorie et en pratique.

Les capabilités

Ce que j’ai en tête a pour nom l’approche par les capabilités et a été pensé par le Prix Nobel d’économie Amartya Sen.

Il entend par capabilité la liberté réelle (pas seulement formelle) qu’a une personne d’accomplir des actes ou d’atteindre des états qui ont pour elle de la valeur.

Je ne peux développer ici ce que tout cela signifie et implique, mais on en aura une idée en sachant qu’un indice de développement humain (IDH) fondé sur les capabilités est désormais utilisé au Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) à la place du PIB. On utilise alors une base informationnelle qui n’est ni celle des utilités ni celle des biens premiers, mais plutôt celle des libertés non formelles de choisir un mode de vie que l’on a raison de souhaiter.

Imaginez à présent un IDE, un indice de développement de l’éducation. On aurait des critères pour le mesurer et, ce faisant, on obtiendrait, je pense, une vision plus juste de l’éducation et de ce qui nous fait la valoriser. Entre autres, on ne demanderait pas seulement à l’école de s’adapter à la société, mais aussi à celle-ci de s’adapter à l’école.

Qui s’y met ? Le CIRANO ? Chiche ?  

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