La nation de Justin Trudeau

Cette semaine, Justin Trudeau a laissé bouche bée l’amateur d’histoire que je suis par une déclaration pour le moins étonnante venant de quelqu’un qui est entré en politique en défendant une vision on ne peut plus trudeauiste du fédéralisme canadien. « Par rapport à la nation québécoise, ça fait longtemps que je reconnais que le Québec forme une nation », a-t-il dit lorsqu’il a été interrogé de nouveau mardi sur le projet de loi 96 du gouvernement Legault, qui propose de modifier de façon unilatérale la Loi constitutionnelle de 1867 pour y insérer un article déclarant que les Québécois forment une nation.

Pourtant, un bref survol des déclarations de M. Trudeau depuis 2006, l’année où il commençait à préparer sa propre carrière politique, ne laisse aucun doute sur les véritables opinions du fils de Pierre Trudeau en ce qui concerne la reconnaissance de la spécificité québécoise. Reprenant le flambeau de son père, qui avait torpillé l’accord du lac Meech deux décennies plus tôt, M. Trudeau s’est publiquement opposé à la motion déposée à la Chambre des communes en novembre 2006 par le premier ministre conservateur Stephen Harper, affirmant que « les Québécoises et les Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni ». Une semaine plus tard, lors de la course à la direction du Parti libéral du Canada, M. Trudeau a appuyé Gerard Kennedy, de loin le candidat le plus hostile à une reconnaissance de la nation québécoise.

La Constitution ne figurait pas non plus parmi les enjeux de la course à la chefferie du PLC en 2013. Et M. Trudeau est devenu premier ministre en 2015 sans prononcer le mot « constitution » durant la campagne électorale de cette année, si ce n’était pour dire comment ce sujet était loin des préoccupations des Canadiens et des Québécois. Son jupon dépassait lors de la fête du Canada, en 2016, lorsqu’il a parlé « d’un pays, une nation, un Canada » dans une vidéo émise par son bureau. Lorsque les journalistes lui ont demandé si cette déclaration indiquait qu’il ne reconnaissait toujours pas l’existence de la nation québécoise, M. Trudeau a sèchement répondu : « Le Canada est une nation, le Québec est une nation. » Mais la question l’a irrité au plus haut degré. « Je ne peux pas croire qu’on est encore en train de parler de ça, quand on a besoin d’investissements en infrastructures, en eaux usées, en transport collectif », a-t-il laissé tomber lors du même point de presse.

En 2017, d’ailleurs, lorsque le gouvernement libéral de Philippe Couillard a tenté de relancer un dialogue pancanadien sur les revendications traditionnelles du Québec en déposant le document Québécois, notre façon d’être Canadien, M. Trudeau n’a pas tardé à mettre fin à ses aspirations : « Vous connaissez mon opinion sur la Constitution ; on n’ouvre pas la Constitution. »

Il fallait donc avoir vécu sous une roche depuis 15 ans pour ne pas s’étonner de la réaction de M. Trudeau, mercredi, lorsque le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a demandé le consentement unanime de la Chambre pour déposer une motion prenant acte de la démarche du gouvernement Legault pour modifier la Constitution. Le fils de Pierre Trudeau a rappelé au chef bloquiste que la Chambre avait déjà reconnu que les Québécois forment une nation en 2006, en ajoutant : « C’est toujours notre position. » Le politicien qu’est devenu M. Trudeau n’a évidemment aucun scrupule à essayer de faire oublier ses déclarations passées. Sa reconnaissance de la nation québécoise est pour le moins suspecte et ne serait pas étrangère à son désir de regagner le gouvernement majoritaire qu’il a perdu en 2019 grâce à l’appui d’un plus grand nombre d’électeurs québécois.

Qu’on ne s’y trompe pas. Si M. Trudeau ne s’oppose pas maintenant à la démarche du gouvernement Legault pour faire inscrire la nation québécoise dans la Constitution canadienne, c’est parce qu’il est convaincu que le mécanisme choisi (soit une modification d’une section de la Constitution propre au Québec) rendrait un tel changement parfaitement anodin. Selon les avocats fédéraux, il n’aurait pas plus d’incidence sur le plan juridique que si le Québec changeait la devise sur ses plaques d’immatriculation.

Contrairement à ce que prétendait le ministre québécois Simon Jolin-Barrette, dans une entrevue diffusée samedi dernier dans Le Devoir, M. Trudeau ne croit pas que l’inscription de la nation québécoise dans la Loi constitutionnelle de 1867 pose « les jalons québécois du respect de l’autonomie québécoise, puis des droits collectifs associés à la nation québécoise ». Le Québec n’aurait pas plus de pouvoirs pour protéger sa langue et sa culture qu’il n’en a déjà.

Que gagne donc le Québec dans cet exercice ? En l’occurrence, si M. Legault réussit à faire modifier la Constitution canadienne tel que proposé, le reste du Canada aura l’impression d’avoir fait une énorme concession au Québec, ce qui rendra les revendications traditionnelles du Québec superflues. Et M. Trudeau pourra dire qu’il n’a plus jamais besoin de parler de « ça ».

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