Les «djeunes»

Notre grand Yvon Deschamps appelait ça les « djeunes ». Contrairement aux jeunes bien en chair que l’on croise tous les jours dans la rue ou à l’école, les « djeunes » seraient en quelque sorte ces jeunes qui cherchent à se mouler dans l’image sublimée que l’on se fait de la jeunesse. Celle qui s’affiche à la télévision et triomphe sur les réseaux sociaux, mais qui sert aussi à vendre des téléphones et des boissons gazeuses.

Alors, pourquoi pas un président ?

La semaine dernière, à Paris, les « djeunes » ont débarqué au 55 de la Rue du Faubourg Saint-Honoré, autrement appelé le palais de l’Élysée ! Sous ces ors qui ont vu Napoléon signer son abdication, les deux youtubeurs les plus « chébran » (branchés) de France, McFly et Carlito, sont venus faire les pitres comme ils le font à longueur de réseaux sociaux. Mais, cette fois, c’était avec le président de la République en personne, rebaptisé pour l’occasion « le directeur de la Gaule ». La vidéo de 36 minutes sera vue 5 millions de fois en 24 heures !

L’histoire remonte à février dernier alors qu’Emmanuel Macron avait mis au défi nos amuseurs d’enregistrer plus de 10 millions de vues en faisant une vidéo sur les gestes barrières, avec pour récompense le droit de tourner à l’Élysée. Le président s’est donc prêté au jeu pendant plus de quatre heures. Quatre heures pour une vidéo scénarisée dans les moindres détails dans laquelle nos deux pitres font des roulades dans le jardin de l’Élysée et leur invité se prête à un concours d’anecdotes.

À un an de l’élection présidentielle, il s’agissait évidemment de draguer l’électorat jeune. Les anecdotes du président concernant le foot et l’Afrique avaient été choisies pour cibler les banlieues. Non seulement Emmanuel Macron s’est-il totalement prêté au jeu mais, lorsqu’il dégaina son portable pour appeler en direct le populaire footballeur Kylian Mbappé, on le sentit plus « djeune » que les « djeunes » qu’il avait devant lui. Le jeu se termina par un match nul. Fallait-il en conclure que le président était aussi bon menteur que ses hôtes ?

À 34 ans, avec chacun deux enfants, McFly et Carlito ont pourtant depuis longtemps dépassé la date de péremption de la jeunesse. Peu importe. Pendant 36 minutes, nous avons en réalité assisté à ce spectacle étrange d’un quarantenaire et deux trentenaires immatures qui jouaient aux « djeunes ».

Les communicants de l’Élysée se sont empressés de rappeler que de Gaulle avait reçu Brigitte Bardot à l’Élysée et Valéry Giscard d’Estaing, des éboueurs. Ils oublièrent de préciser qu’à la différence de ses prédécesseurs, à aucun moment Macron ne parla du pays, de politique ou même de la jeunesse. Fallait surtout pas casser l’ambiance !

Ce désir de plaire à tout prix ne cache-t-il pas un souverain mépris de la jeunesse ? Le monde des médias et du marketing rate rarement l’occasion de nous rejouer l’éternelle rengaine d’une jeunesse enjouée, volage et éternellement de gauche. Les études ne manquent pourtant pas pour témoigner qu’à notre époque, la jeunesse ne correspond pas vraiment à ces stéréotypes. Non seulement est-elle beaucoup moins enjouée qu’on le dit, mais elle n’a plus grand-chose à voir avec celle de papa.

Une volumineuse enquête de la Fondapol nous apprenait récemment qu’à peine 25 % des Allemands, des Français, des Italiens et des Britanniques se qualifient aujourd’hui de gauche. Ce déplacement de l’électorat vers la droite serait encore plus marqué dans la jeunesse. « Alors que les seniors sont réputés pour voter traditionnellement plus à droite que les jeunes, nos données montrent que les nouvelles générations sont les plus nombreuses à se positionner à droite », écrit l’auteur de l’étude, Victor Delage.

Même si elle perdure, il y a longtemps que l’image folklorique issue de mai 1968 d’une jeunesse en révolte contre la famille et toute autorité a été écornée. En France, toutes les enquêtes montrent que le parti qui mobilise le plus la jeunesse est depuis longtemps le Rassemblement national. Est-ce par paresse intellectuelle ou par peur de l’inconnu que les médias lui préfèrent cette jeunesse dorée des facultés de sciences humaines où fleurit un nouveau gauchisme ?

Prisonniers de l’image formatée qu’on nous impose de cet âge tendre, les responsables du soccer français ont récemment choisi le rappeur Youssoupha pour composer l’hymne qui identifiera l’équipe de France lors des matchs de l’Euro cet été. Il ne leur fallut que quelques jours pour le regretter et découvrir que, sous son brevet de « progressisme », ce rappeur avait appelé à « foutre en cloque » Marine Le Pen et à mettre « un billet sur la tête de celui qui fera taire ce con d’Éric Zemmour ».

En y allant d’un « merde » et d’un « putain » dans sa vidéo, Emmanuel Macron serait-il devenu un influenceur comme les autres ? Autrefois, les historiens parlaient des « deux corps du roi ». Ils voulaient souligner par-là que les chefs d’État ne représentaient pas qu’eux-mêmes. Au corps qui est mortel s’ajoutait une certaine idée de grandeur qu’ils devaient transmettre à leurs successeurs. D’où la formule « le roi est mort, vive le roi ». On se demande encore ce qu’a voulu transmettre à ces jeunes le président français.

À voir en vidéo