Trois est une foule

Qu’on s’accroche à sa bulle pandémique ou qu’on célèbre bruyamment les retrouvailles, l’été nous forcera à révéler nos préférences ou nos limites naturelles.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Qu’on s’accroche à sa bulle pandémique ou qu’on célèbre bruyamment les retrouvailles, l’été nous forcera à révéler nos préférences ou nos limites naturelles.

C’est le grand jour. Nous devrions exulter, sortir nos plus beaux atours empoussiérés (ou mystérieusement rétrécis par l’obscurité), nous devrions ressembler au pianiste juif polonais libéré après des années de réclusion durant la Seconde Guerre mondiale, dans le film de Polanski. Titubants de joie, ivres de reconnaissance, aveuglés par la lumière, extatiques devant la levée du couvre-feu, jouez hautbois résonnez musette. Et pourtant… Moi qui appréciais les petits comités avant la pandémie, je me répète ce dicton : Two’s company, three’s a crowd. Trois est une foule, indeed.

En 15 mois, mon gène misanthropique s’est exprimé : j’aime certains humains, j’ai l’humanité dans le nez. J’ai contracté l’agoraphobie ; je demeure une introvertie expressive avec tendances monastiques, une ermite qui se soigne, affligée d’un choc post-traumatique pandémique.

La semaine dernière, je suis allée rendre visite à une voisine qui vend ses œufs à la campagne. Elle m’a tendu la main et j’ai figé, aussi surprise que soulagée de retrouver ce geste si simple, si franc, devenu suspect. Malgré son sourire avenant, elle m’a gentiment fait comprendre qu’elle ne souhaitait pas « socialiser » outre mesure. Je l’ai vite rassurée. Chacune ses œufs et les poules seront bien gardées. J’ai l’intention de pondre moi aussi.

Il y en a pour regretter le couvre-feu (les parents d’ados), d’autres pour s’ennuyer du masque (incognito !), certains auront la nostalgie du silence qui s’est déposé comme de la calamine rose sur la ville. Selon un sondage Léger paru cette semaine, la moitié des Canadiens éprouvent de l’anxiété à l’idée de resocialiser. Et si j’en juge par la quantité de commentaires à ce sujet sur mon fil FB, je suis loin d’être la seule à me tâter le mou avant de sauter dans la cohue et de crier « victoire ». Je laisserai passer la première vague d’enthousiastes, assoiffés de n’avoir rien à se dire. Il vous est arrivé quelque chose, à vous, depuis 15 mois ? Je me disais aussi.

Il est où le sens, il est où ?

Mon cerveau n’est pas encore prêt à négocier avec autant d’interférences. Comment fait-on pour rebrancher les fils dans le bon sens ? Quel rôle jouera-t-on désormais dans ce théâtre sans fil ? Première rangée ou coulisses ? Guichet fermé ou 2500 personnes ? Je suis déjà fatiguée, rien que de penser à remettre mon masque social pour pouvoir retirer l’autre.

Si je n’ai qu’une suggestion de lecture à vous faire pour accompagner cette petite séduction, ce sera celle dont je me promets de vous parler depuis six mois, Où est le sens ?, du neuroscientifique et rédacteur en chef du magazine Cerveau Psycho. Cet essai de Sébastien Bohler, à cheval sur la neuroscience et la psychologie, nous explique pourquoi notre cerveau n’est pas programmé pour se sentir bien sans repères sociaux. En fait, notre cortex cingulaire, un organe de survie millénaire caché dans le sillon médian du cerveau, a besoin de sens. Pour le calmer, pour qu’il n’envoie pas de signaux de détresse, il lui faut du contrôle : « Rien n’est plus insupportable que l’impuissance face à un phénomène qu’on ne contrôle pas, et dont on ne peut prévoir l’issue. Le besoin de sens naît du besoin de contrôle. Il est une émanation de notre désir de survie. »

L’incertitude serait donc le contraire du sens. Tout comme nous étions stupéfaits à l’arrivée de cette pandémie, nous sommes de nouveau inconfortables au moment de déconfiner. Le mystère plane. Et si les variants ? Et si la 4e vague ? Et si les vaccins ? Et si, et si, et si… Nous détestons ne pas avoir de prise sur demain.

Sentir que l’on dépend des autres et que les autres dépendent de nous devient indispensable pour contenir la détresse que nous éprouvons face au néant

Être croyant, interroger les astres, interpréter nos rêves sont des manifestations de ce besoin d’être rassuré et de trouver un sens depuis la nuit des temps. Mais de sens, il n’y a pas toujours. Je connais des gens qui regardent des youtubeurs boire de l’eau ou manger des carottes. Dans le même esprit, je vous conseille le roman Mukbang, de Fanie Demeule. Ça fait peur.

Nous ne savons même plus pourquoi nous vivons… et la pandémie nous a brandi un miroir difficile à regarder.

Crise cérébrale

Nous ne subissons pas seulement une crise sanitaire, nous vivons une crise cérébrale. Et notre cortex n’a pas forcément lu Les quatre accords toltèques ou Sourire comme bouddha. Toujours selon les études citées dans Où est le sens ?, nous avons besoin de microcertitudes et de mégacheeseburgers (de films pornos ou de binger des téléséries) pour calmer notre cortex cingulaire et dessiner les contours de l’avenir immédiat. Parce que c’est prévisible. Dans un monde où tout fout le camp, où nous voyons les premières canicules débouler en mai et où l’industrie du plastique poursuit les gouvernements pour délit d’honnêteté (bit.ly/3bSdZnu), notre obsession du contrôle part en vrille. Elle trouve refuge dans des bébelles qui nous prédisent la météo, notre heure d’arrivée de l’autre côté du pont, l’acheminement de nos achats, la valeur de nos placements en temps réel.

Sur le plan cérébral, notre pauvre cortex cingulaire panique devant l’étendue des choix qui lui sont offerts et le FOMO (Fear of missing out) l’angoisse. Nous transpirons du cerveau en lisant des résumés de livres en 15 minutes sur Blinkist pour rester à jour. Voilà bien pourquoi cette réclusion involontaire nous a calmé une partie de la matière grise tout en nous privant du reste, notamment du conformisme. Au diable les apparences en bas de la ceinture !

Selon des expériences menées en 2006 aux Pays-Bas, le fait de nous comporter comme les personnes qui nous entourent nous apaise le cortex : « Notre désir de fusion avec le groupe est peut-être le seul qui puisse rivaliser en intensité avec le besoin de sens », écrit Sébastien Bohler.

Au fond, nous sommes coincés : incapables de vivre sans, infoutus de composer avec. Le dilemme est de taille. Comme me le confiait il y a longtemps le sculpteur Armand Vaillancourt: « Maudits humains! On les hait mais on peut pas s’en passer. » En plein ça mon Armand!

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette

Jubilé devant la pièce De ta force de vivre, écrite, mise en scène et interprétée par la comédienne Marie-Ève Perron. Elle doit bien prononcer le mot « sens » une cinquantaine de fois durant ce solo autobiographique d’une heure vingt-cinq. Le thème ? La mort de son père, en 2017. La forme ? Un dialogue entre elle et elle-même, entre elle et nous, sur l’absurdité de nos existences financées par MasterCard et qui se terminent comme on sait. Mais sait-on vraiment ? « On ne parle jamais de la mort. Je n’y étais pas préparée. Je ne savais pas comment faire », m’a dit la comédienne après son fabuleux spectacle sans filet, sans décor ni accessoires, la simplicité même. Nous avons ri, nous avons pleuré, notre cortex cingulaire a applaudi. Bref, j’y retournerais demain et je lui souhaite une longue tournée ainsi qu’une reprise télé. Bravo à Andréa Marsolais-Roy et ses 535 cues audio à la régie : un tour de force. Jusqu’au 16 juin, à La Licorne.

Aimé la dernière mouture du magazine Nouveau Projet (printemps-été 2021). Ne serait-ce que pour ce texte de Marc Séguin, « La défaite des idées » : « Il y a plusieurs années déjà qu’on vit dans une pseudocratie, comme dirait l’autre. Le début de la pandémie n’aura fait que vernir un mur pourri et accélérer une tendance de fond : l’absence d’une raison d’être supérieure à soi. » Un appel à habiter notre monde plutôt qu’à toujours penser l’avenir. Et un désir de risquer aussi. À lire.

Pris le large jusqu’au 3 septembre. De retour avec plus de sens et le cortex reposé.

Joblog: le Niksen pour tous

J’écoutais récemment un live sur Instagram avec la députée Catherine Dorion, où elle mentionnait le fait qu’on ne peut plus dire qu’on ne fait rien. Nous devons tous avoir des projets d’avenir. J’aime beaucoup cette phrase : « Si tu veux faire rire Dieu, parle-lui de tes plans. » Cet été, j’ai prévu d’écrire un autre livre. Et puis, j’ai lu le captivant La familia grande, de Camille Kouchner, et j’ai hésité. Si je me trompais de projet ? Puis j’ai feuilleté Le livre du Niksen, d’Olga Mecking, et je me suis dit que ce serait aussi un plan très valable. Niksen est un mot néerlandais pour décrire l’art de ne rien faire, l’oisiveté sans culpabilité. En suis-je encore capable ? Un chapitre intéressant de Niksen porte sur la création et le temps. Impossible de créer sans ce temps « lousse » et cet espace favorable à l’élan. En fait, en création comme pour ne rien faire, il faut dévisager le malaise en soi, tout en rêvassant. Je vous retrouve de nouveau début septembre après un été de beaux malaises, à pigrasser. Je vous souhaite beaucoup de niksen, de rires et de légèreté entre-temps. Faisons provision. leslibraires.ca

 



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