La cérémonie des adieux de François Delisle

CHSLD semble un hommage à toutes ces personnes âgées victimes de la COVID, mais la mère du cinéaste indépendant François Delisle, en vedette, était disparue en 2019 avant la première vague. Morte dans un de ces lieux où la fin de vie rime souvent avec la démence, la perte de mémoire, les sens désorientés, les mains devenues incapables d’entretenir le corps. Si la pandémie nous a ouvert les yeux sur les carences de plusieurs résidences pour aînés, ce film montre que certaines d’entre elles, du moins avant le chaos, gardaient des traits d’humanité.

Le court métrage de 20 minutes avait circulé depuis 2020 dans les festivals québécois et étrangers. Jusqu’au 27 juin, voici CHSLD à la Cinémathèque québécoise au cœur d’une installation intitulée La dernière chambre, de Geneviève Lizotte, directrice artistique de longue date de Delisle.

Elle donne l’occasion d’apprivoiser la mort des proches. Tant de gens la craignent et s’en détournent. Tant d’autres n’ont pu, pour de déchirantes raisons sanitaires, tenir la main de leurs parents mourants auprès d’un personnel débordé durant le confinement. L’excellent cinéaste de Météore et de Chorus dédie son œuvre la plus intime à ceux qui n’ont pas eu sa chance de traverser le deuil par l’accompagnement. Il a regardé la Faucheuse dans le blanc des yeux, lui a tiré le portrait, a montré son film, a pu faire sa paix.

Pour cette aventure créatrice, François Delisle aura d’abord avancé seul et dépouillé, sans équipe technique à ses côtés, ni acteurs, ni même de caméra venue capter des images mobiles. Il a juste pris des photos aux cours des sept derniers mois d’existence de sa mère : 100 ? 160 ? Le nombre lui échappe, après avoir beaucoup élagué au montage. Son film d’images fixes se nourrit aussi d’anciens clichés de cette femme pimpante aux yeux pétillants à des âges divers. On n’y verra jamais le dernier moment sa mère, mais le cheminement en amont. François Delisle s’éloigne avec discrétion, sur la pointe des pieds. Le reste appartient au mystère de l’après-vie, renvoyé au sens que chacun lui donne, comme à la trace des disparus dans les mémoires. Sa mère apparaissait déjà dans son magnifique Météore. La photo et le cinéma sont de grands gardiens de vie.

Le cinéaste a trouvé, dans le support esthétique des images fixes, une distance, une pudeur appuyant sa démarche, et beaucoup d’espace pour l’interprétation et la sensibilité du spectateur venu y greffer son cinéma intérieur. De quoi se sentir ensuite bien seul avec un deuil. François Delisle révèle que ceux qui ont vu son film, par effet de projection, lui parlent de la mort de leurs propres parents, non de la mère qu’il a perdue.

Voici donc CHSLD transplanté à la salle Norman-McLaren. Pour son installation, Geneviève Lizotte, collaboratrice de Lepage, de Moment Factory et du Cirque du Soleil, ne voulait guère créer d’univers extravagant autour du film hybride de Delisle, plutôt un écrin minimaliste, enveloppant, réduit à sa substantifique moelle. Dans La dernière chambre, le visiteur pénètre d’abord un labyrinthe de voiles de tulle avant de découvrir une pièce à trois sièges et autant d’écrans. « La douceur des rideaux crée un sas entre l’agitation extérieure de la rue et l’écoute de cet univers-là », estime Geneviève Lizotte.

La cérémonie peut commencer. En éclats fugaces de vie, des images d’une longue femme mince captée de dos à travers une porte menant au couloir, de ses yeux bientôt hagards, de l’extérieur du Foyer Émilie-Gamelin dans le Centre-Sud de Montréal, de la chambre, du plateau-repas, du tableau au-dessus du lit avec son paysage automnal, de l’aide-soignante, de la main du fils sur le bras de la malade ; tous ces détails du quotidien d’un CHSLD se succèdent. Peu à peu, des paroles se superposent aux photos. Des voix s’expriment, des bruits se font entendre. Le terme d’une existence se vit ici avec une dignité et des moments d’amour. L’expérience n’est pas sinistre, immersive, essentielle, familière pour plusieurs spectateurs. Ces rituels d’accompagnement encore sacrés par-delà les incroyances se perdent pourtant.

François Delisle a pu mesurer la solitude de la plupart des patients en CHSLD même avant la COVID. « Avec quatre ou cinq autres, j’étais un des seuls à aller visiter ma mère, dit-il. Je ne crains pas la mort qui fait partie d’un cycle et des livres des enseignements, mais nos sociétés de productivité se veulent stupidement hors de son champ. Les cérémonies funéraires se raréfient. L’électrochoc de la pandémie n’a pas été assez fort pour changer les choses. Le problème est d’ordre socioculturel. »

Son film demeure une goutte d’eau dans un océan de préjugés et de craintes associés aux fins dernières. Précieuse goutte d’eau…

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