Utopique démondialisation

Cette «globalisation» qui est venue nourrir l’hégémonie des multinationales et engendrer des hyperpuissances est condamnée à changer. La pandémie de COVID-19 a exposé la fragilité de nombreux pays quant à l’approvisionnement en biens et en services essentiels ainsi qu’à leur souveraineté industrielle, sans tomber dans la difficile, voire utopique démondialisation.

L’engagement vers « une autre » mondialisation n’a pas attendu la pandémie pour se mettre en branle. La multiplication ici et là des procédures pour abus de position dominante et de manœuvres anticoncurrentielles, ayant notamment le GAFA dans la mire, s’appuie sur des racines de plus en plus profondes. S’y greffe cette longue offensive des gouvernements en faveur de l’application d’un taux d’imposition minimum mondial qui vient de sortir de sa paralysie sous l’impulsion du nouveau locataire à la Maison-Blanche.

Pour reprendre la donnée utilisée par François Lévêque, économiste et professeur à Mines ParisTech, avec quelque 500 entreprises géantes réalisant la moitié du profit mondial, le chantier est vaste et la marche est longue. En revanche, ils sont toujours plus nombreux à se rebeller contre le creusement des inégalités, ce qui incite les États à se repositionner quant aux chantres du
libéralisme.

Mais au-delà de ces grands bénéficiaires de la «globalisation» et de l’appropriation technologique, la mondialisation a aussi contribué à la construction de chaînes de valeur toujours plus intimement imbriquées, pour ne pas dire enchevêtrées.

Là aussi la pandémie et son choc d’offre sont venus exacerber les tensions sur des chaînes d’approvisionnement déjà bien ressenties sous les confrontations tarifaires et les guerres commerciales qu’ont multiplié les États-Unis, avec le Brexit ou encore sous une montée des recours protectionnistes contribuant à restreindre les échanges commerciaux. Plus récemment, la pénurie de semi-conducteurs et le blocage du canal de Suez par l’Ever Given ont démontré les limites du modèle
d’affaires.

Joëlle Noreau, économiste principale au Mouvement Desjardins, rappelle que ces multiples événements ont ramené à l’avant-plan le problème de la proximité entre la production et les consommateurs, « le but étant de raccourcir les chaînes d’approvisionnement, de mettre plus de fluidité dans les relations d’affaires et de réduire la dépendance face aux fournisseurs éloignés ».

Et la COVID-19 a braqué les projecteurs sur des secteurs comme l’énergie, l’alimentation et la santé, que les grands accords commerciaux parviennent difficilement à protéger et qu’il faudra soustraire d’une libéralisation des échanges.

Quelques obstacles

Mais de là à s’engager dans une démondialisation commerciale… Contre toute attente, « les produits les plus intégrés aux chaînes de valeur sont ceux dont le commerce a le moins chuté, à l’inverse de ce qui s’est passé en 2008 », a soutenu Cécilia Bellora, économiste au Centre d’études prospectives et d’informations internationales, dans un texte de l’Agence France-Presse. Même observation pour Isabelle Méjean, professeure à l’École polytechnique de Paris. « Alors que la logistique était très compliquée, les chaînes de valeur mondiales ont même étonnamment bien résisté. »

Les données de l’Organisation mondiale du commerce indiquent que 60 % du commerce mondial est composé de pièces, de services ou de biens intermédiaires entrant dans un assemblage final.

À cette réalité pouvant compliquer la relocalisation d’activités de fabrication imparties s’ajoute la disponibilité de la main-d’œuvre, « à l’heure où le recrutement est déjà un défi. À bien des égards, on parle de pénurie. Le secteur de la fabrication éprouve déjà bien des difficultés à pourvoir des postes », souligne Joëlle Noreau.

Aussi, la mondialisation a largement contribué à la faiblesse de l’inflation et des taux d’intérêt. Au demeurant, dans le cas où le rapatriement des activités d’une entreprise augmentait le coût de production, « dans quelle mesure les consommateurs seraient-ils prêts à payer davantage pour un bien produit ici ? » soulève l’économiste de Desjardins. S’il faut plutôt passer par l’automatisation, « serons-nous plus avancés au chapitre de la création d’emplois ? »

Si la pandémie a engendré une crise sanitaire mondialisée, il en sera ainsi de la crise climatique. Puisqu’on ne peut encore dissocier carbone et commerce, circonscrire et tarifer à la frontière la pollution importée ou exportée ne nécessiterait-elle pas une approche et une vision multilatérales ?

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