Hors-jeu: Trop de questions

Pendant qu’en fin d’avant-midi Tatiana Golovin et Anca Barna, que vous connaissez somme toute assez peu, à moins d’être abonnés à Lob en décroisé Today, se démenaient sur le court central, les dirigeants des Internationaux de tennis du Canada avaient organisé hier une rencontre de presse inédite en compagnie des premières têtes de série du tournoi.

Ceci pour dire, messieurs dames, qu’il existe une très ancienne loi dans le sport: l’action qui se déroule est certes chose sensationnelle, mais en parler est au moins aussi important.
Au menu, cinq championnes figurant parmi l’octogone d’as de cette coupe Rogers: Amélie Mauresmo, championne en titre à Montréal, Jennifer Capriati, Aï Sugiyama, Nadia Petrova et, bien évidemment, Maria Sharapova. Ne venez pas dire qu’on ne vous avait pas prévenus: plus hot que Maria Sharapova par les temps qui courent, vous frôlez la combustion spontanée. Ç’a commencé par des entrevues à la télé derrière un paravent, probablement au cas où elle aurait une exclusivité à déballer, genre «Ah TSN, j’adore TSN, surtout la lutte le lundi soir», ou encore «j’aime Montréal, la plus prodigieuse cité de l’univers».
À cet égard, rassérénez-vous, Maria n’a pas encore eu le temps de visiter notre magnifique ville presque pas défusionnée, mais elle est «heureuse d’être ici». C’est toujours ça de pris.
Par la suite, on devait avoir droit à des entretiens individuels, mais le tout s’est vite mué en discussions de groupe, le journaliste étant par essence un être grégaire. (Pour les réponses de Sharapova, veuillez consulter d’autres publications quotidiennes généralistes, vous y trouverez sans doute tout ce qu’il vous faut et encore plus.) Personnellement, j’en fus fort aise, car j’étais terrorisé à l’idée d’un tête-à-tête. Pas par intimidation, mais par angoisse du vide dans mon Ford intérieur: que donc demander? Une question sur le tennis? Ce serait banal. Une question pas sur le tennis? Ce serait indiscret. Ou alors, à la rigueur, le jeu du 50-50 en rafale. Rôties ou céréales? Chien ou chat? Radio-Canada ou TVA? Tintin ou Astérix? Mer ou montagne? Vin ou bière? Social-démocratie ou néolibéralisme? Toasté ou steamé? Mais ç’aurait dérangé tout le monde.
De toute manière, si vous voulez mon avis qui vaut son pesant d’air, on leur pose trop de questions, aux sportifs professionnels. Constamment sur la sellette, eux qui subissent déjà la pression de l’obligation de résultats, comme disait le pape Urbain II au moment de prêcher la première croisade. Les envoyés de la presse libre ont beau déployer des trésors d’imagination pour trouver un angle, l’horizon des possibles demeure limité (c’est de la poésie de fond de court). Pas étonnant qu’ils comprennent vite qu’il faut faire dans les banalités pour avoir la paix. Tenez, imaginez que chaque journée palpitante que vous terminez au bureau, vous avez 25 micros sous le nez à la sortie. «Et puis, votre ordi a bien démarré?» «Vous avez vidé votre boîte vocale en 4 min 33 sec. C’est l’entraînement assidu qui rapporte enfin?» «Considérez-vous que vous avez participé aujourd’hui à la meilleure réunion de votre carrière?»
Enfin bref, toujours est-il qu’on a discuté ferme. De l’absence de Serena Williams, entre autres matières, tête de série numéro un annoncée mais qui s’est désistée dimanche en invoquant une inflammation au genou gauche, le même genou qui avait été opéré l’an dernier et qui a forcé son forfait au quart de finale il y a quelques jours à San Diego. Serena n’est pas là, non plus que les deux Belges dominantes au classement mondial, Justine Henin-Hardenne et Kim Clijsters, elles aussi mal en point physiquement. Serait-ce-t-il que le calendrier est trop exigeant, qu’il n’offre pas un temps de récupération suffisant, surtout en cette année où certaines joueuses doivent être ici cette semaine, puis filer en Europe pour les Jeux olympiques et revenir en Amérique pour le US Open?
Prenant mon courage à deux mains comme d’autres leur revers, j’ai adressé la question à Nadia Petrova, huitième tête de série et 12e au classement WTA. Elle a dit qu’effectivement on en demande beaucoup aux joueuses. Elle a aussi souligné que les éclopées notoires, la cadette des Williams, Clijsters, Anna Kournikova, Martina Hingis, avaient accédé très jeunes à l’élite et que la compétition à un tel niveau use, veut veut pas.
De fait, Petrova et Mauresmo ont noté que le calibre de jeu au tennis féminin était plus relevé que jamais dans l’histoire. En somme, ce n’est plus comme avant. Avant, on pouvait toujours compter sur la visite des Golden Seals de la Californie pour s’asseoir pendant un match. Mais il n’en est plus de facile. De sorte, dit Mauresmo, qu’on examine avec la WTA différents moyens de raccourcir la saison.
Sauf que, on s’en doute un peu, un moins grand nombre de matchs — scénario évoqué du reste dans plusieurs disciplines, à commencer par le soccer — doit équivaloir quelque part à des revenus inférieurs pour ceux et celles qui y participent. Et on touche là à un point encore plus sensible que Marcel Proust lui-même, qui manquait aussi de temps.
Et pendant qu’on jasait de toutes ces choses, Tatiana Golovin a gagné 6-2, 6-1. Peut-être la connaîtrez-vous mieux un jour. Seize ans, Française, elle est d’origine russe et elle est blonde. Un jour, si la vie lui sourit, elle aussi se fera poser des questions.
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Les Canadiennes inscrites aux qualifications ayant toutes été éliminées au cours du week-end, seuls subsistaient au tableau principal de la Coupe Rogers les trois joueuses bénéficiant d’un laissez-passer. Hier après-midi, Aleksandra Wozniak (665e au classement WTA), de Blainville, s’est toutefois inclinée devant la Japonaise Shinobu Asagoe (69e) en deux manches de 6-3 et 6-2. La Torontoise Maureen Drake a subi le même sort en soirée, et Marie-Ève Pelletier (180e), de Repentigny, bien qu’ayant vaillamment lutté et livré un fort match, a été éconduite par l’Italienne Francesca Schiavone (18e et onzième tête de série) en des sets de 6-3 et 7-5.
Quant aux principales têtes de série, elles commenceront à jouer aujourd’hui ou demain. On ne peut qu’espérer une météo digne de l’occasion.

jdion@ledevoir.com