Le bouquet

Ainsi donc, François Legault réussirait là où les autres premiers ministres du Québec ont lamentablement échoué ? Depuis des années, il est avéré que la Constitution, ce temple dans lequel se trouve enfermé le cadre de la société, n’ouvre pas ses portes facilement quand il est question d’y installer une image de soi plus actuelle. D’autant plus que les voisins, dans cette curieuse fédération, sont immanquablement invités à venir retoucher votre image. Si bien qu’au final, à force de les voir la crayonner, elle ne ressemble plus à rien, sinon à la leur.

Comme il l’a fait pour la loi 21, François Legault prétend avoir trouvé le moyen d’entrer par la porte de derrière, grâce au passe-partout offert par des clauses subsidiaires. Mais une fois les pieds dans le temple en question, il n’a pas du tout l’intention de chausser ses gros souliers. Autrement dit, pas question de déranger qui que ce soit, ni de vraiment changer quoi que ce soit au portrait plusieurs fois laminé. Il s’agira tout au plus d’aller déposer des fleurs devant, dans cette portion toute provinciale de la Constitution où il est exposé.

Dans le cadre de son projet de refonte des dispositions de la Charte de la langue française, le gouvernement Legault entend, par ce coup de théâtre sans conséquence, inscrire en douce dans la Constitution canadienne le fait que les Québécois forment une nation et que le français est, pour eux, la langue officielle.

Change-t-on la nature du sol en y déposant des fleurs coupées ailleurs ?

Comme avancée, voilà un projet bien particulier. Ce qui est présenté comme un succès, sur toute l’étendue de la surface médiatique québécoise qui en a fait écho, constitue en fait un sommet qui brille par son manque de profondeur.

Prévenu de cette manœuvre, le premier ministre de la fédération, Justin Trudeau, a affirmé qu’il continuerait de dormir sur ses deux oreilles et que, jusqu’à nouvel ordre, il ne lèverait pas le petit doigt. Est-ce pour gagner des voix au Québec ? C’est dire en tout cas à quel point la manœuvre ne dérange pas. D’emblée, les chefs des autres partis fédéraux, si allergiques à parler de Constitution, n’ont d’ailleurs pas davantage réagi. Quelques éditorialistes du Canada anglais ont pourtant bien déchiré leur chemise. Mais chacun sait qu’il s’agit là d’un phénomène normal, une pensée-réflexe consécutive à cette habitude qu’ils ont de toujours vouloir en porter de trop serrées. Les corsets de la pensée, quoi qu’on en dise, existent toujours. Si bien que François Legault peut bien s’envoyer encore tous les bouquets qu’il veut, personne n’entend vraiment s’abaisser à les sentir.

Comme avancée effective pour le Québec, cela risque donc de ressembler à ce moment loufoque où, en 2017, le gouvernement québécois avait décrété, en se laissant dériver sur la beauté des eaux du Saint-Laurent, que ce cours d’eau allait désormais être désigné « lieu historique ». Le Saint-Laurent, proclamait-on dans ce bel exercice de pétage de bretelles au grand vent, devait être reconnu pour sa valeur fondamentale à l’identité québécoise. Mais sitôt ce pavois montré, on s’empressa de préciser qu’aucune loi environnementale nouvelle ne viendrait protéger ce qui venait d’être avancé, par crainte de nuire aux projets sur cette « artère économique vitale ». « On ne met pas une cloche de verre sur le Saint-Laurent », avait claironné le premier ministre Philippe Couillard.

Tout a donc continué de voguer à peu près comme avant. Permis pétrolier. Navires méthaniers. Gazoducs. Populations de poissons sous pression. Déversements d’eaux usées. Il risque fort d’en être de même ici, malgré l’urgence linguistique.

Avec François Legault, plus que jamais, on nage en pleine politique-spectacle. De grandes contorsions, associées à des promesses grandioses de changements profonds, mais qui s’amarrent pourtant au statu quo. Grâce à une pirouette constitutionnelle, on s’arrange fort bien de ce qui est. C’est bien la méthode habituelle employée aussi par Justin Trudeau. Quoi qu’il y paraisse à première vue, les deux hommes sont faits pour s’entendre tant ils incarnent la politique réduite à sa simple image. Ce qui revient à dire qu’en vérité ils n’incarnent pas grand-chose. Pour se donner l’impression de se distinguer, François Legault pourra agiter de son côté quelques vieux épouvantails d’un nationalisme dépassé — la diabolisation de l’immigration, la guerre des religions —, mais quand on nage ainsi, jour après jour, à la surface, il est difficile de prétendre que l’on descend au fond des choses.

La loi 101 se présentait comme un véritable geste d’émancipation appelé à en enclencher d’autres. Le projet d’autonomie qu’elle accompagnait supposait à terme qu’elle soit dépassée par lui. Ici, avec ce projet de loi 96, c’est le contraire. L’ambition n’est pas de changer, mais d’assurer, par un bête replâtrage, le maintien de ce qui est, c’est-à-dire une glissade qui, dans le flou créé par sa vitesse, nous prive de la nécessité de regarder le paysage dévasté tout autour.

Du pire, on ne se soucie guère. Le voit-on seulement ? Les écoles tombent en ruine. Au propre comme au figuré. Les enseignants sont sous-payés, insuffisamment formés, pauvrement valorisés. Les institutions culturelles se fragilisent comme jamais. Un Québécois sur cinq vit sous le seuil de la pauvreté. Et on persiste, pendant ce temps, pour des motifs qui ne peuvent être qu’électoralistes, à vouloir dépenser des milliards pour creuser un passage sous le fleuve Saint-Laurent, à la hauteur de Québec, histoire de se projeter l’illusion que cette société n’est pas en train de se noyer.

Il faut bien se le dire : sortir de son chapeau un bouquet de fleurs est un vieux truc de magie face auquel personne n’est dupe. Et bercer encore d’illusions une société qui a surtout besoin de se lever est un procédé gênant.

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