Technologie: L'heure de la téléphonie IP est arrivée

Au cours des derniers mois, les grands joueurs des télécommunications ont tous annoncé leur intention de basculer vers la téléphonie IP, le dernier en date étant Videotron qui, au début 2005, offrira ce service à sa clientèle. Cependant, à moyen terme, ces sociétés bien établies auront à faire face aux mêmes problèmes que ceux de l'industrie du disque, à savoir la démocratisation de nouvelles technologies permettant au consommateur de passer outre à leurs offres de services.

En septembre 2003, cette chronique affirmait que le logiciel de téléphonie Internet Skype serait le premier d'une série de produits qui, à terme, feraient trembler les entreprises de télécommunications. On s'en doute, plusieurs courriels envoyés à mon intention par des personnes oeuvrant au sein de ces entreprises me faisaient part de leur scepticisme.

Pourtant, contrairement à l'industrie du disque qui tente désespérément par des moyens juridiques de limiter les dégâts causés par les assauts répétés des Kazaa, Gnutella et consorts, cette nouvelle utilisation des technologies P2P par Skype — et les autres outils qui vraisemblablement suivront — n'a pas à se préoccuper d'enjeux de droits d'auteur. Les seuls et uniques enjeux ici sont reliés à l'utilisation d'un réseau de transmission de données et aux coûts d'utilisation à la minute.

La voie

Or, Skype indique la voie que prendra à long terme la téléphonie. Après tout, les réseaux haute vitesse se sont démocratisés, Internet sans fil est maintenant une réalité et les technologies P2P et audio numérique sont maintenant au point. Ne manquaient à Skype qu'une version de son progiciel pouvant s'exécuter sur les nouveaux téléphones intelligents (smartphones) et surtout une nouvelle génération d'appareils portables ayant tout autant la capacité de fonctionner sur les réseaux cellulaires numériques que de se brancher sur les réseaux de données grâce à la norme sans fil WiFi (802.11).

Conscients de ces enjeux, les concepteurs de Skype ont lancé coup sur coup, au cours des derniers mois, la très attendue version du logiciel qui turbine sous le système d'exploitation Microsoft Pocket PC et ses déclinaisons conçues pour les téléphones portables, ainsi qu'une version finale pour PC qui permet, contre un abonnement, de pouvoir appeler les téléphones filaires et portables, transcendant les communications qui jusque-là ne se faisaient que de PC à PC. Constatant que le multiplateforme ne pouvait qu'être avantageux pour la société et tirant profit de la montée de l'open source, une version Linux de Skype fut aussi récemment introduite.

Nouvelle génération

Toutefois, jusqu'à cette semaine, ne manquait qu'un élément pour boucler la boucle : un appareil portable utilisant à la fois la technologie cellulaire et la technologie sans fil WiFi et capable de basculer simultanément d'un mode à l'autre. Chose dorénavant faite avec la sortie prochaine d'une toute nouvelle génération d'appareils dont le premier représentant sera conçu par Motorola.

En effet, le Motorola CN620 sera le premier au monde à combiner la technologie cellulaire GSM à celle de la norme sans fil 802.11 et à pouvoir basculer d'un mode à l'autre sans que rien n'y paraisse pour l'utilisateur. Le dernier maillon qui manquait pour compléter la chaîne fera très bientôt son apparition sur les tablettes des revendeurs.

Cette annonce de Motorola ne fait qu'illustrer ce qui semblait se dessiner à l'horizon, à savoir un changement de paradigme où le véritable pouvoir des communications reposera entre les mains de sociétés comme Cisco ou Motorola, qui introduisent moult produits sachant tirer le plein potentiel d'Internet, et non plus uniquement chez les grandes sociétés de télécommunications qui, depuis toujours, forte de leur quasi-monopole, s'appuient sur une forte infrastructure centralisée.

En bouclant cette boucle avec son nouvel appareil portable, Motorola sonne la fin de ces grandes oligarchies que sont les sociétés de télécommunications. Pour survivre, elles devront obligatoirement s'adapter à cette nouvelle donne. À compter d'aujourd'hui, et citons à nouveau Philippe Le Roux, de VDL(2), «la combinaison de la téléphonie IP et des technologies P2P sonnera la revanche des consommateurs sur une industrie qui les a toujours tenus en otage de réglementations et de standards fermés».

Qui eût dit?

Au fur et à mesure que les nouveaux appareils et que les nouveaux logiciels introduits au cours des prochains mois seront plus simples d'utilisation, attendez-vous à voir exactement ce qui est arrivé avec l'industrie de la musique ou celle de la photographie traditionnelle.

Qui eût dit un jour qu'un simple utilisateur, sans trop de connaissances techniques, arriverait à extraire le contenu d'un CD audio pour se l'approprier et le partager sur des réseaux P2P ? Qui eût dit un jour que le consommateur moyen passerait outre à des sociétés comme Kodak pour éditer lui-même ses propres photographies ? Qui eût dit un jour que monsieur ou madame X trouverait normal de faire son montage vidéo sur son ordinateur et de produire et graver ses propres DVD maison ?

Et qui eût dit un jour que je trouverais tout à fait normal de causer avec une copine qui, il y a peu de temps de cela encore, se trimbalait dans le Sud-Est asiatique? Et tout ceci sans qu'il nous en coûte un sou, mis à part la connexion Internet .

Au fur et à mesure que les technologies de téléphonie Internet évolueront et qu'elles seront accessibles au commun des mortels, attendez-vous à voir une prolifération de nouveaux services qui jusqu'ici ont encore un petit air de science-fiction : prendre ses messages vocaux ou ses télécopies à distance sur la Toile, grâce à un simple fureteur, ou encore les recevoir par courriel, ce n'est pas pour demain, ni après-demain, mais bien pour aujourd'hui.

Cependant, avant de déclarer la mort de la téléphonie filaire traditionnelle, il convient aussi d'être conscient des limites de la téléphonie IP. Plusieurs voudront à tout prix conserver cette bonne vieille technologie qui offre un avantage que la téléphonie Internet n'a pas actuellement : la fiabilité, un argument massue que Bell nous rappelle ces jours-ci dans ses publicités. Car, lorsque le réseau plante, on fait quoi?