«America is back», ou pas?

Depuis le début de sa présidence, Joe Biden s’est distingué par son indéniable sobriété. Il a surpris en glissant subrepticement sur sa gauche. Il a rassuré ses alliés à l’international, amorçant un retour vers le multilatéralisme. Malgré quelques ratés ici et là, l’Amérique paraissait être de retour, comme l’avait annoncé le nouveau président peu après son élection… Sa présidence s’annonçait « transformationnelle »… mais ce mois de mai semble montrer que les « voies ensoleillées » demeurent impénétrables.

Alors qu’il ne semblait pas possible d’ignorer la flambée de violence en terre sainte, le président américain est longtemps resté coi. Pourtant, cet embrasement a fait au moins 255 victimes — 243 Palestiniens et 12 Israéliens — et a vu la destruction de plusieurs infrastructures gazaouies, sur fond d’affrontements intercommunautaires inédits dans plusieurs villes de l’État hébreu. Plus encore, il a sabordé la formation d’une coalition gouvernementale intégrant le parti arabe Raam (une première), de Mansour Abbas, afin de mettre un terme au règne de Benjamin Nétanyahou.

Las, aux Nations unies, les États-Unis se sont opposés à toute résolution du Conseil de sécurité. Biden a fini par espérer une « désescalade » pour finalement mentionner l’idée d’un cessez-le-feu du bout des lèvres — 15 jours après le début des hostilités. Pourtant, devant les images des enfants sur les ruines des immeubles à Gaza, devant la disproportion des moyens et des morts, devant le risque de voir s’éroder les acquis (pour la région) des accords d’Abraham, il y avait peut-être place pour une prise de position plus tranchée, plus conforme aux idéaux maintes fois scandés par le président démocrate.

Plusieurs éléments peuvent expliquer cette posture présidentielle, en décalage avec les appels de la communauté internationale et contrastant avec l’idée que l’on peut se faire du slogan « l’Amérique est de retour ».

Premièrement, si les liens avec l’État hébreu s’étaient un peu distendus sous Obama, la politique étrangère américaine soutient par tradition Israël. 53 fois au cours des 50 dernières années, les États-Unis se sont opposés à l’adoption d’une résolution au Conseil de sécurité critiquant l’État hébreu: le gouvernement Biden paraît revenu dans le droit fil de la politique étrangère américaine.

Deuxièmement, il existe un véritable complexe militaro-israélo-américain. Outre l’implantation en 2017 d’une base militaire américaine permanente dans le désert du Néguev, les firmes israéliennes sont par exemple largement impliquées dans l’équipement technologique et la formation des officiers à la frontière mexicano-américaine. De plus, la fourniture d’armes à Israël est un élément clé de l’industrie de l’armement des États-Unis : le président a d’ailleurs informé le Congrès ce mois-ci de la fourniture d’armements de précision pour un montant de 735 millions de dollars américains. Troisièmement, Biden avait annoncé que la politique étrangère devait servir la politique intérieure. Et en l’occurrence, tant le puissant lobby AIPAC que les évangéliques (pro-Israël) et les trumpistes du GOP pèsent lourd dans la balance, alors que Biden tente de faire adopter de gros programmes au Congrès.

Quatrièmement, Biden a une expérience personnelle de la région, comme sénateur puis comme vice-président. Il ne peut qu’avoir une compréhension fine de l’ampleur des dysfonctionnements politiques de part et d’autre de cet échiquier complexe, tout en ayant cette proximité avec l’État hébreu dont il fréquente les dirigeants depuis plusieurs décennies. Il a clairement réitéré, dans son discours de jeudi dernier, sa volonté d’opter pour une diplomatie de coulisses, moins flamboyante : les traits de son style décisionnel commencent à se préciser. Cinquièmement, s’agissant du Moyen-Orient, il maintient le cap sur la volonté de désengagement commencée par ses prédécesseurs : le pivot de la géopolitique des États-Unis est en Asie, et la priorité n’est pas en terre sainte. Reste à savoir si, comme pour ses prédécesseurs, la région finira par s’imposer à lui.

Car il y a des risques réels à vouloir mener une politique étrangère en sous-main.

Tout d’abord, alors que l’engagement moral (qu’on l’approuve ou pas) des États-Unis suffit parfois à freiner les velléités belliqueuses, son absence pourrait accroître la dérive de tensions susceptibles de définir la prochaine décennie dans la région. Ensuite, la géopolitique du conflit a pris une tout autre dimension, s’élevant au niveau des tensions sino-américaines, lorsque le ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Yi, n’a pas manqué de tancer les États-Unis sur la question des droits de la personne dans la région — une manifestation de la recomposition du leadership mondial.

Enfin, contrairement aux épisodes de violence de 2008 et de 2014, les conflits actuels se déroulent désormais avec les réseaux sociaux — ce qui est utile, mais qui constitue aussi une allumette à côté d’un baril de poudre. D’autant que cet épisode s’inscrit dans la sédimentation de plusieurs profondes crises de leadership. Côté israélien, après quatre élections en deux ans, le premier ministre assure sa survie par la crise alors qu’il est aux portes du tribunal qui doit le juger pour corruption. Du côté de la Cisjordanie, Mahmoud Abbas, après 16 années de règne, a encore différé la tenue de nécessaires élections. Ce qu’exploite le Hamas dans la bande de Gaza, de moins en moins populaire et prêt à lui aussi asseoir sa survie sur des gravats.

Vue de loin, la cartographie fait de ces espaces déchirés des zones homogènes tant sur le plan territorial que sur le plan politique. Rien n’est moins vrai. Tous les Israéliens ne sont pas juifs, tous les juifs ne sont pas sionistes, tous les Palestiniens n’appuient pas la violence. C’est un espace complexe, fruit de la sédimentation de plusieurs milliers d’années d’histoire. Et ceux qui pâtissent de ces parties d’échecs ne sont ni dans les officines ni dans les chancelleries, mais sous les missiles et les bombes. C’est ce qu’une « présidence transformationnelle » pourrait servir à rappeler.

 

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