Ici ou là

Ça n'arrive pas tous les jours, loin s'en faut, mais lors des derniers championnats du monde de Scrabble de langue française qui se déroulaient à Marrakech du 11 au 18 juillet, le premier tirage de la première partie dans la section «Élite» était le suivant: C?EICEE. Notons pour les profanes que le point d'interrogation ne signifie pas que l'on doive poser une question avec les lettres obtenues, par exemple eee?, mais qu'il s'agit d'un joker. Comme dans Batman, mais moins animé d'intentions malveillantes. Le joker, un espiègle qui change encore plus souvent d'identité que Ceulîne de longueur de couettes, peut être pris pour n'importe quelle lettre comprise entre l'alpha (un signe qui n'existe malheureusement pas sur ce clavier) et l'oméga (½, obtenu de haute lutte en inversant le logo des Colts d'Indianapolis). Ainsi, dans notre cas de figure, si vous faites passer le joker pour un E, vous pourrez former un mot important du vocabulaire sportif, illustré à merveille dans l'expression on a laissé nos tripes sur le terrain pendant la game et puis eeee.

Donc, oui, résumons-nous un peu sinon on y sera encore demain, la problématique — on va y revenir à cette foutue problématique, ne craignez pas — posée est: C?EICEE. Un indice: il y a un scrabble là-dedans, mais un seul. Et ce n'est pas CÉCILE E., puisque les noms propres, les espaces, les points et les abréviations pour conserver le couvercle de l'anonymat ne sont pas tolérés, et puisque de toute façon vous ne connaissez personne qui s'appelle Cécile E. Vous avez deux minutes et demie pour y penser. En attendant, jasons un peu de politique américaine.

Quelle gueule, tout de même, ce John Kerry, vous trouvez pas?

Il vous reste deux minutes. Si j'étais vous, je commencerais à m'énerver et à intervertir mes lettres frénétiquement.

Selon des sources dont je ne dévoilerai l'identité que sous la torture et encore, la convention démocrate tenue ces jours derniers à Bostonne n'a répondu que partiellement aux attentes des citoyens. En effet, 2 % des Américains considèrent que l'économie, la santé, la situation en Irak et la menace terroriste font partie de leurs préoccupations.

Une minute et demie. Vous voulez un mouchoir, pour cette sueur?

Selon Ironic Times (on m'a torturé et croyez-moi, ça fait bobo), 3 % des résidants des États sont préoccupés par le temps qu'il fera le week-end prochain, 4 % par le temps qu'il fera ce week-end, 6 % par le fait qu'il n'y a rien de bon à la télé, 11 % par les feux de circulation qui mettent trop de temps à passer au vert, 15 % par le manque de places de stationnement, 26 % par le prix de la bière et 33 % par le prix de l'essence à la pompe.

Quarante-cinq secondes. Puisque vous travaillez vraiment trop fort pour un 31 juillet, mettons que ça commence par E.

Ailleurs dans l'actualité, combien faut-il de républicains pour changer une ampoule? Deux. Un pour visser la nouvelle ampoule et un autre pour songer que l'ampoule d'avant était bien meilleure. Ou alors, un seul George Doublevé Bush qui tient l'ampoule pendant que l'univers tourne autour de lui.

Quinze secondes. Non, ce n'est pas CÉCITÉE, même si vous connaissez quelqu'un qui l'écrit comme ça et vous obstine que c'est correct parce que le mot est féminin.

Et voici que retentit la sirène qui annonce que vous venez de perdre deux minutes et demie de votre vie, plus la minute trois quarts que vous prendrez pour lire la réponse.

***

La réponse est ECCÉITÉ. Comme dans il est tout eccéité à l'idée de partir en vacances.

Mais non mais non mais non qu'allez-vous croire. Eccéité est en réalité un terme philosophique dont la seule définition justifie l'inique et interminable développement qui précède. Car mon Petit Robert dit bien en page 703, attention cramponnez-vous à votre hamac ça va donner un grand coup: «Dans l'existentialisme, caractère de ce qui se trouve ici ou là.»

Avouez que ça décoiffe plus sûrement qu'une étape du Tour de France avec pas de casque. Caractère de ce qui se trouve ici ou là. Ce qui évite la confusion, déduis-je avec une rare pertinence, avec quelque chose qui ne se trouve nulle part (et qui nous plonge dès lors dans un exercice fou de sophistique puisque selon mes sources disséminées dans le néant sartrien qui ne rigolent pas tous les jours, mettez-vous à leur non-place, quelque chose qui ne se trouve nulle part n'est pas quelque chose, mais rien), ou alors ni ici ni là, c'est-à-dire ailleurs. Pour l'ailleurs, veuillez d'ailleurs vous adresser à Florent Pagny, c'est un spécialiste.

***

Dans les vieilles émissions Apostrophes de Bernard Pivot, le moment le plus eccéitant survenait à la fin, quand Pivot, avec ses piles de milliards de livres à ses côtés, faisait des cadeaux à ses invités. «Vous, Trucmuche, les oeuvres complètes de Teilhard de Chardin dans la Pléiade, ça vous botte? Allez, tenez, et ne mangez pas de crottes de fromage en lisant, ça fait des taches qui ne partent pas au lavage.» Je me fusse abaissé à bien des bassesses pour être là.

Pivot a publié au printemps un livre bien à lui, 100 mots à sauver. Si on travaille à sauver des espèces menacées de disparition comme le tigre de Sibérie, la fauvette polyglotte et le ministre libéral fédéral qui était au courant du scandale des commandites, pourquoi pas des mots? Pivot, le saint-bernard (ah qu'elle est bonne), en suggère des originaux, des colorés, malheureusement en passe de sombrer dans l'oubli: carabistouilles, fesse-mathieu, matutinal, péronnelle, melliflu, tracassin, etc.

Or m'entretenant l'autre jour avec mon esprit de contradiction, je me suis dit tiens, pourquoi ne pas faire la démarche inverse? Cent mots à tuer, à rayer de la carte à jamais, cent mots qu'on ne peut juste plus supporter.

Le bal n'a pas été difficile à partir. Suffit d'ouvrir une oreille. Au premier rang, problématique, utilisé comme nom commun au sens de problème, y compris de problème niaiseux. Cette maladie crée une toute nouvelle problématique. Il faut se pencher sur la problématique des toilettes. Grrr.

Juste après, les formations verbales simplistes qui viennent enterrer des mots qui existent déjà et signifient la même maudite affaire. Solutionner pour résoudre. Regrrr.

Joignez-vous à mon combat. Avec votre aide, j'en suis persuadé, on peut en trouver mille. Hé: on a aussi déjà proactif...

jdion@ledevoir.com

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3 commentaires
  • Laurent Girouard - Abonné 1 août 2004 06 h 57

    Oubli d'eccéité

    Vous avez oublié une autre définition d'eccéité : «En scholastique, principe assurant l'individualisation d'une essence. Essence, caractère qui fait qu'un individu est lui-même et non un autre.» Quel individu sportif ou politique souffre d'eccéité? Le choix est grand. Allez, un bon mouvement, une autre chronique sur cette deuxième définition... les temps sont tellement moroses en cet été humide et collant.

  • lintendant - Abonné 1 août 2004 08 h 38

    Bien d'accord . les mots à détruire.

    Bien d'accord pour jeter à la poubelle 'proactif" . je suis aussi assez tanné de l'expression 'au niveau de....".

    on va continuer à chercher.

    au plaisir.

  • claude provencher - Inscrit 3 août 2004 20 h 59

    M'a dire comme on dit !

    Bonjour,"m'a dire comme on dit" ou"comme dirait l'autre" pas pire votre p'tit jeu Mr.Dion, Laurent Girouard l'a si bien dit dans(Oubli d'eccéité) avec l'été bizarre que nous avons, amusons nous à la chasse aux mots à tranché.Oui mais dites moi Mr Dion c'est qui ça lui? "m'a dire comme on dit"et"comme dirait l'autre",oui qui sont ils?On pourrait pas les enlever ces deux bonhommes sept heures.

    Egalemnt nous pourrions jouer à "INVENTER un MOT" là ou il n'y en a jamais eu et pourtant Dieu sait qu'il en faudrait un.Faut croire que l'esprit de l'homme n'a pas encore atteint ce niveau.Par exemple=l'ensemble des grands lacs (Érié-Huron-Ontario-Supérieur-Michigan),il n'y a toujours pas de nom pour les désignés tous les 5.Nous disons les grands lacs,nous pourrions faire mieux.Aidez-moi qq'un "comme dirait l'autre"."M'a dire comme on dit" le concours est ouvert à tous.