Perdre son temps agréablement

Plouezec — Dans mon petit village isolé de Bretagne, j'ai fait une découverte fondamentale: le temps fuit à une vitesse folle quand on ne fait rien d'autre que perdre son temps. C'est ce que je tente de faire le plus possible depuis un mois, au rythme du café crème à la terrasse de l'Époque dans le port de Paimpol, puis du marché de Tréguier où sont nés Ernest Renan et mon ami le très grand poète breton Yvon Le Men, qui aimerait bien être invité au Festival de poésie de Trois-Rivières, au rythme aussi des brocantes, de la musique des Vilains Matous, qui ont chanté mardi à Paimpol, de l'apéro que nous prenons au bien nommé Hôtel Bellevue perché au-dessus de la baie de Paimpol. Quand la marée est basse, j'observe les ostréiculteurs, cinq cents mètres au loin, qui ramènent à terre les huîtres que les clients de Géraldine et d'Olivier mangeront ce soir. Ici, on ne demande pas si les mollusques sont frais.

Géraldine et Olivier ont la jeune trentaine. Ils ont une fille mignonne et sage et un garçonnet plus que vigoureux qui s'appelle Matteo. Mercredi, pour qu'il consente à aller se coucher — il était passé onze heures —, je lui ai raconté l'histoire de la moule qui voulait devenir grosse comme une huître. Il s'est profondément endormi, ce qui ne me rassure pas sur mes talents de conteur. Ses parents ont repris, il y a deux ans, un hôtel que plus personne ne fréquentait. Ils travaillent comme des fous et, dans ce bled où les soirées sont longues, ils tentent de créer une tradition culturelle. Trio de jazz le dimanche et le mardi, groupes de la relève qui sillonnent les routes de l'été. Mardi, quatre jeunes comédiens sont arrivés à l'heure de l'apéro. Ils ont expliqué qu'ils faisaient un petit numéro sympathique, dix minutes seulement. Géraldine les a trouvés charmants. Et allez hop! Vous êtes à l'affiche ce soir, on vous offre le repas. Si vous passez à Port Lazo, il faut arrêter: la bouffe est bonne et pas chère, la musique est gratuite et l'ambiance familiale, puisque vous aurez Matteo dans les pattes durant tout le repas. Cet hiver, ils veulent organiser des soirées de poésie et de contes. Mettre fantaisie et poésie dans un hameau qui dort, voilà un travail exemplaire. Merci Olivier et Géraldine, j'ai magnifiquement perdu mon temps chez vous. À la prochaine, j'espère.

Entre tout ce temps perdu, j'ai parfois réussi à consulter Le Devoir par Internet. Souvent après des attentes interminables, car il semble que le Google breton fonctionne au rythme des crustacés. Comme j'ai oublié mon mot de passe, je ne peux lire que la première page et quelques rares articles. C'est ainsi que j'ai appris que le CRTC, pour une des premières fois de son existence récente, avait décidé de faire son boulot et de fermer la poubelle CHOI-FM de Québec et de renvoyer son Jeff l'Éboueur à ses ordures ménagères. Je ne fus pas surpris par la réaction de Jean Charest. Toute l'action politique de cet homme s'appuie sur les préjugés et la démagogie. Renversé je fus par contre par la position de Reporters sans frontières, drapés dans l'intouchable liberté d'expression. Comme j'ai déjà dit à mon défunt ami Jacques Guay, «la liberté d'expression, ce n'est pas la liberté de dire n'importe quoi». N'ayant pas pris connaissance des arguments de l'organisme, je me contenterai de souligner, comme l'ont fait Venne et Sansfaçon dans ces pages, que cette décision ne concerne en rien la liberté de la presse, mais bien le respect d'un contrat conclu entre deux parties, le diffuseur et l'organisme qui accorde conditionnellement des licences d'exploitation de fréquences qui appartiennent à la collectivité. Si Jeff Filion et autres André Arthur veulent diffamer, ils n'ont qu'à prendre le risque de publier des pamphlets.

Entre deux cartes postales et la contemplation des hortensias multicolores qui tapissent littéralement la Bretagne, je me suis aussi rendu compte que le Québec contrôlait les routes de l'été et les campings. Pas dix minutes sans Natacha Saint-Pier, Céline Dion, Isabelle Boulay, Garou, Roch Voisine qui se remet à tourner, Daniel Lavoie et cent versions de La Serveuse automate.

Entre deux voiliers qui entrent dans le port, j'ai aussi appris que l'allocation de rentrée scolaire sera cette année de 450 $ pour chaque enfant issu d'une famille à revenu modeste. Voilà une idée pour ce ministre dont j'ai oublié le nom et qui nous parle de politique familiale. On sait combien, pour les plus pauvres, la rentrée à l'école constitue un véritable cauchemar financier. Une autre idée aussi, celle-là pour le ministre de la Santé. Importer des spécialistes français. Ils en ont marre de gagner 50 % moins que les spécialistes québécois. Enfin, pour prouver que perdre son temps peut être utile, pourquoi le ministre de l'Environnement ne propose-t-il pas de faire comme l'a fait son homologue français, de taxer lourdement les achats de ces monstres polluants que sont les véhicules utilitaires sportifs? Le ministre français propose une taxe spéciale de plus de 6000 $ pour les plus grosses cylindrées. Voilà, en perdant mon temps, j'ai résolu la crise des spécialistes en région, soulagé le fardeau financier des familles à revenu modeste et trouvé le moyen de financer cette mesure. Perdre son temps est socialement utile.

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