Le français sur nos épaules

On parle beaucoup du projet de loi fédéral C-10 mené par le ministre du Patrimoine, Steven Guilbeault, qui lance son lasso sur des plateformes sans foi ni loi comme dans l’ancien Far West. Le mener à terme permettrait non seulement d’assujettir les géants du Web qui empochent les magots sans payer de taxes, mais aussi d’encadrer la diffusion du contenu canadien. Or, à cette enseigne, le Québec pousserait dès son adoption un grand « Ouf ! » plus que les provinces du Speak white. Car le français, avec davantage de productions maison sur ces ondes sauvages, résonnerait plus fort au pays, au lieu de prendre son trou.

À Ottawa, l’accouchement du projet fut lent, laborieux et parfois mal expliqué. Qu’à cela ne tienne. Mieux vaut tard… Que le train du C-10 roule sur ses rails au plus vite ! C’est ce qu’estiment tous les chefs des partis d’opposition, mis à part Erin O’Toole à la tête des conservateurs qui, prétextant une menace à la liberté d’expression, entend faire obstruction. Mais un petit oiseau me dit que ce projet de loi, imparfait ou pas, va passer quand même avant les élections appréhendées de l’automne.

En certains moments, les astres s’alignent derrière une cause malgré les inévitables trublions acharnés à sa perte et les cafouillis d’usage. Cette cause, c’est la sauvegarde du français au Québec, langue à bout de souffle, sur laquelle bien des guérisseurs se penchent en auscultant le patient. Il faudrait être sourd et muet, surtout à Montréal, pour ne pas hurler devant sa dégradation causée par l’anglicisation des ondes et des entreprises, comme par la négligence des citoyens. La langue et la culture sont des sœurs siamoises. Quand l’une s’évanouit, l’autre s’alite.

François Legault et son ministre Simon Jolin-Barrette, avec leur projet de loi 96 sur la langue officielle et commune du Québec, ont fait des compromis, mais offert des garde-fous. À travers son propre chantier fédéral, Mélanie Joly modernise sa loi sur les langues officielles afin de protéger le français. Horizon prévu : fin 2021. Faut-il qu’il y ait péril en la demeure pour qu’Ottawa pousse la même roue que Québec sur le terrain miné de leurs affrontements historiques.

N’empêche ! On aura beau créer des digues afin de repousser la marée anglophone, vilipender le « Bonjour-Hi ! » chercher à attirer sans convaincre les nouveaux arrivants dans nos rangs, une clientèle n’est guère interpellée par les politiciens : celle des francophones eux-mêmes, qui laissent leur langue se déglinguer. Des chroniqueurs s’y risquent et alors un ange passe.

Georges-Émile Lapalme, grand lecteur, fondateur du ministère des Affaires culturelles en 1961 sous Jean Lesage, voulait élever le niveau collectif du français, mais les moyens de ses ambitions lui ont manqué. Plus tard, le PQ craignant de complexer son peuple et de s’aliéner des votes pour l’indépendance, n’en a pas pipé mot. L’habitude de ménager les Québécois sur ce point délicat s’est incrustée. Il ne s’agit pourtant pas de déprimer, mais de responsabiliser chacun en le convainquant qu’à son âge, dans sa sphère, l’avenir de la langue passe d’abord par sa volonté d’améliorer les choses. Les Québécois ne sont pas plus bêtes que d’autres peuples au riche vocabulaire, capables de conjuguer et d’accorder verbes et adjectifs sans crouler sous pareil taux d’analphabétisme.

Il est anormal, 60 ans après la Révolution tranquille, que les élèves doivent passer un test de français à la fin du secondaire (auquel plusieurs échouent) parce que l’école n’a pas su enseigner sur ses bancs leur langue maternelle. Anormal, quand tout part à vau-l’eau, d’avoir recours à tant d’enseignants mal formés pour assurer l’avenir des jeunes Québécois. Anormal qu’à la télé et dans plusieurs médias, les fautes de syntaxe et d’orthographe se multiplient sans frein. Un problème lié peut-être au sempiternel malentendu : la langue de chez nous est-elle le français, ou le québécois, comme plusieurs l’estiment ? Tous s’entendent pour préserver les régionalismes, et certains mots tricotés ici sont magnifiques. Mais le québécois varie selon les régions et ne peut servir de vacillant tronc commun sans susciter une paresse d’apprentissage. D’où la nécessité d’enseigner le français lexical consacré en y ajoutant les expressions du cru, en ses beautés et en ses écueils.

Avec sa popularité, François Legault pourrait parler à chaque citoyen dans le blanc des yeux, comme il l’a fait pour les mesures sanitaires au long de la pandémie. Histoire de lui lancer : « Cherchez donc à accroître vos connaissances linguistiques, en ligne ou ailleurs, à votre niveau, dans la vie, au travail, en rehaussant sur vos lèvres cette langue menacée pour mieux la défendre. Si le sort du français repose sur quelqu’un, c’est sur moi, c’est sur vous. »

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