Armée et inconduites sexuelles: l’autruche libérale

La liste des hauts gradés visés par des plaintes pour des comportements inappropriés ou des inconduites sexuelles ne fait que s’allonger depuis plusieurs mois, de l’ancien chef d’état-major, le général Jonathan Vance, à son successeur, l’amiral Art McDonald, en passant par le vice-amiral Haydn Edmundson, patron du Commandement du personnel militaire.

Puis, vendredi dernier, le choc. Dans un communiqué de quelques lignes, le ministère de la Défense annonçait que le major général Dany Fortin faisait l’objet d’une enquête militaire et qu’en attendant sa conclusion, il était relevé de ses fonctions au sein de l’équipe responsable de l’approvisionnement en vaccins contre la COVID-19. Expert en logistique, il voyait à une distribution ordonnée des doses auprès des provinces.

Que lui reprochait-on ? Comme ce fut le cas pour d’autres hauts gradés, impossible de le savoir par les voies officielles. De quoi donner le champ libre aux rumeurs et aux sources anonymes. Même Dany Fortin n’aurait appris qu’à travers un journaliste du réseau CTV ce dont on l’accusait. Citant des sources non identifiées, le réseau faisait état dimanche d’une plainte pour un épisode exhibitionniste il y a une trentaine d’années alors que le futur officier était encore étudiant au Collège royal militaire de Saint-Jean. Ce qu’il dément « catégoriquement », selon ses avocats.

Interrogé sur l’importance de clarifier les faits pour permettre de juger de la proportionnalité de la suspension du major général Fortin à un moment clé de la campagne de vaccination, le premier ministre Justin Trudeau a déclaré en conférence de presse mardi qu’il comprenait qu’on se pose la question. Il ne pouvait offrir de détails puisqu’on ne lui en avait pas donné au moment de l’informer de la tenue de cette enquête, il y a « plusieurs semaines ». Que le « leadership militaire » prenne les décisions et détermine ce qui doit être divulgué lui semble toutefois approprié puisque le processus d’enquête, dit-il, doit être indépendant.

Indépendant ? De qui ? Il est mené par des militaires pour des militaires. Exactement ce que déplorait l’ancienne juge de la Cour suprême, Marie Deschamps, dans un rapport dévastateur remis au gouvernement en 2015. Sa première et principale recommandation était justement de créer un système de traitement des plaintes d’inconduite sexuelle qui soit totalement indépendant de la hiérarchie militaire et des forces armées.

En arrivant au pouvoir à l’automne 2015, les libéraux ne pouvaient feindre l’ignorance et le nouveau ministre de la Défense, Harjit Sajjan, avait reçu pour mandat de mettre en œuvre des réformes. Ancien militaire, il a plutôt fait corps avec ses anciens collègues et le gouvernement n’a pas forcé le jeu. L’opération Honneur a été lancée pour entreprendre un changement de culture au sein des forces armées et de mieux traiter les plaignantes. Mais pas question de processus indépendant, les militaires gardaient la responsabilité de la démarche.

Il aura fallu l’affaire Vance, l’exposition de la complaisance du ministre Sajjan — toujours en poste sans que l’on comprenne pourquoi — et les accusations subséquentes pour que le gouvernement admette son erreur. Malheureusement, il n’en a pas tiré toutes les conclusions nécessaires. Le 29 avril dernier, M. Sajjan annonçait un autre examen devant aboutir, on ne sait quand, à de vraies réformes. Entre-temps serait mis en place un solide processus interne pour soutenir les plaignantes, sous la direction de la majore générale Jennie Carignan. Personne n’a vraiment réussi à expliquer pourquoi on ne mettait pas tout simplement en œuvre le rapport Deschamps.

À entendre le premier ministre, mardi, on aurait cru qu’il lui avait fallu la crise actuelle pour finalement ouvrir grand les yeux. « C’est clair que ce qu’on est en train de voir dans les nouvelles depuis plusieurs semaines indique qu’il y a un vrai problème au sein des Forces armées canadiennes, que depuis trop longtemps, trop de femmes et d’hommes ne se sentent pas appuyés pour porter plainte pour des agressions et des gestes inacceptables. Et ça, ça doit changer. » La juge Deschamps l’avait aussi dit, il y a six ans.

M. Trudeau, lui, a laissé entendre que ce qui a été annoncé il y a un peu plus de trois semaines explique l’ébullition actuelle. Le hic est que toutes ces enquêtes découlent de plaintes portées avant cette annonce, qui ne fait que retarder les gestes essentiels.

L’opacité qui entoure les plaintes et les enquêtes ne sert personne. Celles qui se sont plaintes sont toujours coincées dans un engrenage contrôlé par les forces armées. Les officiers sont tenus de garder le rang alors qu’ils ne savent pas toujours ce dont on les accuse. Des réputations en sortent ternies (avec ou sans raison, l’avenir le dira).

Et la confiance en l’institution militaire s’en trouve sérieusement ébranlée. Cette même institution à qui ce gouvernement a choisi de faire confiance pour faire le ménage. Des gestes ont été posés, mais jamais ceux jugés nécessaires pour redonner aux victimes la certitude d’être enfin écoutées et l’espoir d’obtenir justice.

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