Le drame qui tue

C’est toujours la même histoire : il faut qu’un drame survienne pour que les gouvernements prennent la mesure de la détresse de ceux que l’État a le devoir de protéger.

En 2019, c’était la petite fille de Granby. Découverte morte ligotée et bâillonnée dans la maison de son père. L’an dernier, c’était Joyce Echaquan, qu’on a laissée mourir dans le mépris à l’hôpital de Joliette. La crise du logement a maintenant un visage, celui de Julian L., 73 ans, qui a préféré s’enlever la vie plutôt que d’être expulsé de son domicile de Verdun.

Les trois ont été plongés dans une situation cauchemardesque, qui ne devrait plus se reproduire depuis longtemps. Les lacunes du filet de sauvetage censé protéger les jeunes qui ont tiré le mauvais numéro étaient connues bien avant la commission Laurent. Le racisme systémique dont les Autochtones sont victimes est une réalité séculaire sur laquelle tout le monde sait qu’on a fermé les yeux. Les abus des propriétaires avides et insensibles ont été abondamment documentés. Et pourtant…

Le cas de Julian L., rapporté lundi dans La Presse, relève du scandale. Depuis des semaines, le gouvernement Legault et les propriétaires d’immeubles clament à l’unisson qu’il n’y a pas de crise du logement, que le système protège bien les locataires, que les lois du marché sont incontournables.

La coroner qui a enquêté sur son décès n’a rien trouvé dans ses antécédents qui puisse expliquer le suicide d’un homme qui menait une existence tranquille et heureuse. Jusqu’à ce qu’il reçoive un avis d’expulsion de l’appartement qu’il habitait depuis plus de 40 ans. Soudainement, sa vie a basculé. Il n’a pas pu le supporter.


 
 

Julian L. n’a pas été expulsé de son logis par un petit propriétaire qui loue le haut de son duplex pour être capable de payer l’hypothèque. On parle ici de gens qui ont acheté neuf immeubles et expulsé les locataires d’une quarantaine de logements afin de les transformer en copropriétés indivises. Ce sont de véritables professionnels de la « rénoviction ».

Celui qui est chargé de faire place nette, Mathieu G., dont le nom n’apparaît pas comme propriétaire, se présente lui-même comme un « entrepreneur social spécialisé en conversion d’édifices à Montréal ». Cela sonne mieux que mercenaire.

Une autre locataire d’un des immeubles appartenant au propriétaire officiel, Dominic G., a décrit les méthodes insistantes que Mathieu G. a utilisées pour l’expulser elle aussi. Quand elle lui a demandé si cela ne troublait pas son sommeil de harceler les gens ainsi, il a lui répondu : « Moi, je me considère comme un fournisseur de drogue. Si c’est pas moi qui le fais, ça va être quelqu’un d’autre. »

Heureusement pour sa conscience, il s’est convaincu de faire œuvre utile. « Je vais tout le temps prendre une fierté de prendre des édifices qui sont tout maganés et de les faire devenir les plus beaux édifices du quartier. Et en plus, je les remplis de gens, de petits couples qui sont à leur affaire, ils sont des bons voisins, ils encouragent les commerces locaux. » N’est-ce pas merveilleux ?

En réalité, la loi que Françoise David a fait adopter en 2016 interdit d’expulser un locataire de 70 ans qui occupe son logement depuis 10 ans et vit d’un revenu qui le rend admissible au logement social, comme c’était le cas de Julian L. Mathieu G. prétend qu’il ignorait son âge et peut-être Julian L. ignorait-il lui-même les dispositions de la loi. Ou peut-être était-il trop terrifié pour réagir.


 
 

Il y a un mois, quand la mairesse Plante a parlé d’une crise du logement à Montréal, le directeur des affaires publiques de la Corporation des propriétaires immobiliers du Québec (CORPIQ), Hans Brouillette, l’a accusée de préparer sa prochaine campagne électorale et de ne pas comprendre les réalités économiques.

La prochaine élection québécoise est peut-être encore trop lointaine pour que le gouvernement Legault adresse le même reproche aux trois partis d’opposition à l’Assemblée nationale, qui croient aussi que la crise est bien réelle, mais il semble penser que la hausse des loyers est la conséquence presque heureuse de l’enrichissement du Québec, oubliant commodément que tout le monde n’a pas la chance d’avoir un « emploi payant ».

Il ne faut pas se surprendre que les « amis courtiers » de la ministre responsable de l’Habitation, Andrée Laforest, ne croient pas à une crise. Quand on a le gros bout du bâton, on ne peut que se réjouir d’avoir l’occasion de réaliser d’aussi bonnes affaires.

Cette fois encore, le gouvernement va dire toute la peine que lui cause le drame vécu par Julian L. et se montrera sans doute indigné. Soit, il n’ira peut-être pas jusqu’à créer un groupe de travail. Bien sûr, c’est une bien triste histoire, mais cela reste un cas isolé, non ? Peut-être la pandémie avait-elle affecté le moral de ce pauvre homme ?

Le gouvernement Legault a démontré plusieurs qualités depuis son arrivée au pouvoir, mais son empathie envers les plus vulnérables n’a jamais sauté aux yeux.

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30 commentaires
  • Mathieu Gaudreault - Abonné 18 mai 2021 02 h 53

    Ce n'est pas son électorat.

    Legault se moque éperdument des moins nantis et de ceux qui ont pas. Il a dans son cabinet un climato sceptique en la personne d'Éric Girard et dans sa députation un ancien porte parole de l'I.E.D.M Youri Chassin. Il veut juste plaire aux banlieusards du 450 et 418 et de l'électorat des régions tout en blamant les problèmes sur les "étrangers" et leur "mode de vie". Legault est le même dirigeant qui disait que les délocalisation d'usines sont bonnes pour l'économie (celle des actionnaires) et qu'on peut se trouver un appartement à 500$ à Montréal (pratiquement rare à ce prix , très souvent des studios et encore ça c'était avant 2018).

    Loin d'être un membre du peuple mais plutot un pantin de la plutocratie qui profite d'une faible opposition.

    • Françoise Labelle - Abonnée 18 mai 2021 06 h 48

      Effectivement, il devrait y avoir un peu des milliards estimés pour le «tunnel sous la Manche de Québec» pour le logement social (multipliez par deux pour la facture finale du tunnel).

    • Hermel Cyr - Abonné 18 mai 2021 10 h 23

      Peut-être qu'après la pandémie, le brouillard politique dans lequel on tâtonne se dissipera et laissera voir la vraie nature de ce gouvernement.
      Le tunnel de Québec mis en rapport avec le larguage des moins nantis risque de devenir le symbole de l'ère caquiste.
      Félicitation à M. David pour cette excellente chronique.

    • Gilles Théberge - Abonné 18 mai 2021 10 h 33

      La crise s'en va, les vraies affaires reprennent la place qu'elles ont toujours eu, mais étaient enfouies sous les décombres de la pandémie...

      C'est à partir de maintenant qu'on va voir le vrai visage du gouvernement Legault.

    • Christian Roy - Abonné 18 mai 2021 22 h 16

      En lisant les commentaires précédents, je ne sais s'il ne serait préférable pour le gouvernement Legault de relancer une nouvelle vague d'infection à la Covid... jusqu'au prochain scrutin... question de garder le vrai visage de la CAQ sous les "décombres de la pandémie" !

      Le déconfinement annoncé aujourd'hui a peut-être justement ce but !

      Comme dirait Michel "Le Tigre" Bergeron: "Ayoye !

  • Guy Tassé - Inscrit 18 mai 2021 06 h 47

    Étrangeté politique.

    Il y a cela de particulier que la CAQ a été élue en réaction (entre autre mais surtout) à la performance du gouvernement Couillard dont la faute aura été de réaliser à peu de choses près le programme de la dite CAQ. Malgré la popularité de ce gouvernement, rien n'empêche de dire objectivement qu'il a démontré son insensibilité et sa déconnection (peu d'intérêt) face aux défis grandissants que doivent affronter les classes moyennes et modestes. Hausse du coût de la vie, rareté de longements sociaux etc. Comme d'autres gouvernements avant celui-ci, on veut gouverner la croissance, assurer sa réélection et pour le reste, problèmes sociaux, enjeux climatiques... on fait des saltos arrières avec vrille. Heureusement qu'il y a la question identitaire qui vient remplacer la souveraineté dans le rôle d'écran de fumée.

  • Jean Lacoursière - Abonné 18 mai 2021 07 h 00

    « [François Legault] semble penser que la hausse des loyers est la conséquence presque heureuse de l’enrichissement du Québec. » (M. David)

    Il est en effet possible qu'il pense ainsi.

    Les loyers qui montent, n'est-ce pas un signe qu'il y a « création de richesse » ?

    • Mario Jodoin - Abonné 18 mai 2021 10 h 18

      Pour les personnes qui reçoivent les loyers, peut-être, mais pas pour celles qui les paient. Cela fait augmenter le coût de la vie pour ces dernières, ce qui représente en fait une baisse de richesse. M. Legault est obnubilé par le PIB par habitant, alors qu'on doit aussi tenir compte du coût de la vie pour mieux évaluer la richesse, comme l'a bien démontré une note de l'Institut de recherche et d'informations socio-économiques (IRIS) parue la semaine dernière.

      https://cdn.iris-recherche.qc.ca/uploads/publication/file/Fiche_Indice_panier_Qc-Can_WEB.pdf

    • Christian Montmarquette - Abonné 18 mai 2021 10 h 31

      Ce ne sont pas les plus riches qui sont locataires, mais les moins riches.

      Des moins riches qui le seront encore moins, en consacrant une part encore plus grande de leur budget pour payer leurs loyers et qui vont continuer de s'appauvrir.

    • Christian Roy - Abonné 18 mai 2021 22 h 19

      Vous écrivez M. Lacoursière: "Les loyers qui montent, n'est-ce pas un signe qu'il y a « création de richesse » ?"

      Je dirais plutôt "création de dépense".

  • François Poitras - Abonné 18 mai 2021 07 h 27

    Se mettre le doigt idéologique dans l'oeil

    Un des facteurs déterminant de la crise du logement tient dans les forte hausses de l'immigration depuis 10 ans. L'autre élément à considérer réside dans le contrôle abusif et approximatif de l'État déstabilisant le marché en freinant l'investissement et la croissance du parc immobilier,

    Il est 2 types de loyers au Québec : ceux dont les baux furent signés il y a des années (ou obtenus par cessions entre locataires) dont la valeur est nettement sous le marché ; et ceux actuellement disponibles, dont la valeur locative est gonflée par la rareté.

    L'optimisation de l'occupation et l'ajustement du parc locatif à l'évolution démographique, sociale er économique sont compromis par une règlementaton inadéquate et contre-productive.

    À défaut d'une analyse objective de la situation et d'une identification rationnelle des correctifs à apporter, on s'excite la fibre idéologique en exigeant de l'État de policer des tares humaines peu responsables globalement du déséquilibre. Les hauts cris des activistes, journalistes et politiciens réclamant plus de contrôle et de sous de l'État pointent dans la mauvaise direction. Et entrainent l'inaction.

    L'anecdote médiatique, aussi triste soit-elle, est la plus mauvaise conseillère qui soit

    • Jean Lacoursière - Abonné 18 mai 2021 11 h 27

      Ce que je ne comprends pas : pour un promoteur venant de construire nouvel immeuble à logement, quel frein l'empêche de charger un loyer aussi élevé qu'il le désire aux premiers locataires ?

      Quel frein l'État met-il, par sa règlementation, à la construction de nouveaux immeubles à logement ?

    • Michel Primeau - Abonné 18 mai 2021 11 h 42

      Enfin un commentaire qui est beaucoup plus éclairant sur un sujet qu'une chronique. Effectivement, l'anecdote médiatique ,aussi triste soit-elle ,est la plus mauvaise conseillère qui soit. À la fin ,ce genre de chronique devient lassant .

    • France Marcotte - Abonnée 18 mai 2021 12 h 37

      Votre analyse est un peu trop expéditive et emportée pour être honnête..

  • Louise Collette - Abonnée 18 mai 2021 07 h 33

    Ben voyons donc !

    Legault est complètement déconnecté de la réalité, surtout quand il affirme que pour 500,00 $ par mois on peut avoir un appartement à Montréal, oui mais quel genre d'appartement ?? Sûrement pas un qu'il habiterait.

    Il parle de ce qu'il ne connaît absolument pas.
    Il devrait faire attention avant d'affirmer n'importe quoi.
    Faut pas prendre les Québécois pour des imbéciles, ou dans ce cas-ci les Montréalais.