Vivre en anglais

Vendredi dans The Gazette, l’ancien ministre libéral Clifford Lincoln, qui avait quitté le gouvernement Bourassa avec fracas en 1988 pour protester contre l’utilisation de la « clause nonobstant » afin de maintenir l’unilinguisme français dans l’affichage commercial, se lamentait sur le sort de la communauté anglophone à laquelle la « guerre linguistique » imposerait un supplice sans fin.

Sans grande surprise, la « nouvelle loi 101 » présentée par le gouvernement Legault est perçue comme le début d’un nouvel épisode de cette guerre. « On est très inquiets de ces changements qui mettent en péril les droits fondamentaux des Québécois », a déclaré la directrice générale du Quebec Community Groups Network, Sylvia Martin-Laforge.

Pourtant, sur les deux questions qui préoccupaient le plus la communauté anglo-québécoise, soit l’extension de la loi 101 au niveau collégial et la révocation du statut bilingue accordé à certaines municipalités en 1977, le projet de loi 96 a choisi une voie modérée. Il n’affectera pas les droits et les services qui sont garantis aux anglophones ni la vitalité que lui envient les communautés francophones d’un bout à l’autre du Canada.

Le projet de loi prévoit l’inscription du « droit de vivre en français » dans la Charte québécoise des droits et libertés de la personne et tente d’en faciliter l’exercice, mais cela n’éliminera pas la possibilité de vivre uniquement en anglais, ce qui demeure très fréquent à Montréal.

Malgré toutes les mesures de francisation qui ont été adoptées depuis quarante ans, un immigrant qui débarque dans la métropole ne met pas de temps à le constater. La communauté anglophone est adossée à la masse des 360 millions d’anglophones qui peuplent le continent nord-américain et fait partie d’un pays officiellement bilingue.

  

L’article 1 de la Charte de la Ville de Montréal, où se concentrent les immigrants, affirme qu’elle est une « ville de langue française ». En pratique, c’est une ville bilingue qui offre tous ses services dans les deux langues. Elle devra en principe se doter d’une politique linguistique précisant les conditions et les circonstances dans lesquelles l’utilisation d’une langue autre que le français sera permise. On y planchait déjà au début des années 2000, mais elle n’a jamais vu le jour, faute d’une volonté politique qu’on ne voit toujours pas.

En mars dernier, l’administration Plante a dévoilé son Plan d’action en matière de valorisation de la langue française, 2021-2024. On y parle beaucoup d’exemplarité, de soutien et de promotion du français, mais il n’est question nulle part de limitation de l’usage de l’anglais.

L’aspirant maire Denis Coderre n’entend manifestement pas changer quoi que ce soit au caractère bilingue de la métropole. En réaction au projet de loi 96, il a déclaré : « Il est important de protéger les droits des communautés anglophones, tout en assurant la valorisation et la protection de la langue française. L’essentiel de notre démarche s’inscrit parfaitement dans notre vision du vivre-ensemble ; Montréal, c’est Molière qui rencontre Shakespeare : les droits de tout un chacun doivent être respectés afin d’atteindre l’équilibre. »

  

Plutôt que le principe de la « présence suffisante » du français, que le gouvernement Couillard avait adopté pour l’affichage des grandes bannières commerciales, le projet de loi 96 prévoit d’appliquer celui de la « nette prédominance », qui est déjà la règle pour les plus petits commerces depuis 1993. Cela ne changera pas grand-chose au visage de Montréal et au message bilingue qu’il envoie.

Les francophones qui ne réussissent pas à être servis en français pourront désormais se plaindre à l’Office québécois de la langue française, et éventuellement s’adresser aux tribunaux. Certains auront peut-être le courage et la ténacité d’utiliser ces recours, mais ce sera une petite minorité.

Il est vrai qu’à bien des égards, le projet de loi 96 pèche par excès de modération. M. Legault l’a présenté comme « le geste le plus fort qui a été posé depuis le dépôt de la loi 101 », mais cela n’était pas difficile, dans la mesure où elle a presque toujours été modifiée pour l’adoucir.

S’il l’avait voulu, M. Legault aurait eu suffisamment d’ascendant pour convaincre la population qu’il était nécessaire d’aller plus loin. Ses députés auraient pu maugréer, mais ils ont tous été élus et seront réélus grâce à lui. Combien, pensez-vous, auraient imité Clifford Lincoln ?

Un gouvernement ne peut cependant pas tout faire seul. Si tous les consommateurs frustrés de ne pas être servis en français décidaient de boycotter les commerces fautifs, ces derniers leur donneraient vite satisfaction. On ne peut pas blâmer les anglophones de vouloir vivre en anglais et de défendre les droits qu’ils estiment être les leurs. Il appartient aux francophones de prendre les moyens de vivre en français, s’ils y tiennent vraiment.

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