Voyages - Mare nostrum

«Notre mer à nous»: ainsi l'appelaient les Romains. La Méditerranée, ses eaux, ses rives, nous sont soumises, nous appartiennent; nous pouvons en faire ce que nous voulons. Selon toute vraisemblance, les touristes du monde entier raisonnent de la même façon. Avec les conséquences que l'on devine.

Cette vaste mer intérieure, coincée entre le détroit de Gibraltar et les terres du Levant, qui baigne à la fois les côtes de l'Europe et de l'Afrique, est la première destination de la planète. En 1999, elle a reçu, selon les données officielles de l'Organisation mondiale du tourisme (OMT), 219,6 millions de touristes internationaux, une augmentation de 4,7 % sur l'année précédente. Mouvement qui ne semble pas vouloir ralentir: on en prévoit 350 millions en 2020. Dans quinze ans à peine...

À l'heure actuelle, 84 % d'entre eux proviennent du continent européen, surtout d'Allemagne, d'Espagne, de France, d'Italie et des pays scandinaves. Ce tourisme international en Méditerranée — qui n'inclut pas les déplacements des nationaux, tels les Parisiens qui vont sur la Côte d'Azur ou les Catalans qui se rendent sur la Costa del Sol — a engendré cette même année le tiers des 131,8 milliards $US que constituent l'ensemble des retombées économiques mondiales. Autre information qui a son poids: de 1997 à 1999, plus de 65 % des revenus générés par le tourisme en Méditerranée sont allés dans les goussets d'une dizaine d'entreprises établies dans les principaux pays émetteurs.

Récemment, un organisme parmi d'autres, le World Wild Fund (WWF — Fonds mondial pour la nature) a lancé un cri d'alarme: le littoral méditerranéen — 46 000 kilomètres — est «très sérieusement endommagé». Dans un rapport intitulé Freshwater and Tourism in the Mediterranean, le WWF souligne que l'expansion du tourisme attaque les écosystèmes et la biodiversité, détruit nombre de zones humides d'importance et entraîne une dégradation des ressources en eau dont dépendent touristes et populations résidentes. La France, l'Espagne, la Grèce et l'Italie ont déjà perdu la moitié de leurs zones humides liées à la Méditerranée.

«Au surplus, écrit le rapport, l'industrie touristique a de grands besoins en eau pour ses services de base [hébergement, restauration, etc.] et pour l'approvisionnement des piscines, l'entretien des golfs, l'aménagement paysager.» Il rappelle qu'un touriste fait usage en saison estivale de 850 litres d'eau par jour, plus de trois fois la consommation moyenne d'un citadin espagnol. À lui seul, un terrain de golf exige environ un million de mètres cubes d'eau par année, l'équivalent d'une ville de 12 000 habitants.

Plus grave encore, martèle le WWF, les systèmes de traitement sont inadéquats pour la plupart et ne peuvent rencontrer la demande croissante largement alimentée par le tourisme, d'où une contamination accentuée des nappes phréatiques, des rivières et de l'eau de mer. Aux dires de son rapport, 230 milliards de litres pourraient être sauvés si «l'industrie touristique faisait une utilisation plus judicieuse» et moins vorace de l'eau.

Comme d'habitude, le WWF ne s'en tient pas qu'aux constats, qu'aux déclarations. Il intervient: l'organisme a mis sur pied un Mediterranean Programme pour permettre la protection et la sauvegarde de parties de la Méditerranée plus sévèrement touchées. Dix zones exigent notamment des «transformations en profondeur des pratiques de gestion du littoral». Et, bien sûr, une autre approche de la mer.

Dans le collimateur du WWF se retrouvent les zones les plus fréquentées de la Méditerranée:

- la côte marocaine;

- la côte dalmate tout autour de Dubrovnik et les îles de la Croatie;

- les golfes de Syrte et de Gabes en Lybie et en Tunisie;

- le nord-est de la côte turque et toute la portion maritime voisine;

- la mer Égée entre la Grèce et la Turquie, de même que tout son littoral;

- la Corse et la Sardaigne;

- les îles Baléares;

- la mer liguro-provençale qui jouxte les Rivieras italienne et française;

- le sud de la mer et de la côte tyrrhéniennes;

- le sud-ouest de la côte des Balkans (la Grèce et l'Albanie) et les îles ioniennes.

«Nous croyons, soutient le World Wild Fund, que le déclin de la nature puisse être enrayé et que celle-ci, au contraire, puisse acquérir une nouvelle vigueur. Nous croyons qu'une nouvelle forme de tourisme puisse se développer en Méditerranée, un tourisme apte à maintenir la qualité des paysages et à profiter aux populations locales. Notre objectif à long terme est d'agir sur les tendances destructrices du tourisme afin de créer les conditions propices au développement durable de la Méditerranée.»

Au sein des zones précitées, les buts plus immédiats du WWF sont d'implanter, en «étroite collaboration» avec les résidents et les exploitants touristiques, avec les autorités locales et les divers paliers de gouvernement, un «modèle de tourisme responsable» qui pourra être repris ailleurs dans un proche avenir.

Aux yeux de l'organisme, il ne s'agit pas seulement de «sauver la nature» mais de promouvoir ce tourisme «responsable» qui puisse changer les valeurs et comportements des touristes qui prennent, dans ce cas-ci en particulier, la Méditerranée et ses ressources pour un acquis inépuisable.

Tout cela ne se fait pas sans sensibilisation. C'est dans cet esprit que le WWF s'est présenté à la Foire internationale de Berlin (ITB — International Tourisme Trade Fair), le plus grand rendez-vous de l'industrie touristique mondiale: pour s'assurer que ses préoccupations et son «message» soient bien compris.

Pour s'assurer également que les puissantes entreprises se commettent en ce sens et prennent déjà des mesures pour changer la donne.

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