Regard sur nos dystopies

« Je ne sais pas comment sera la Troisième Guerre mondiale, mais ce dont je suis sûr, c’est que la quatrième se résoudra à coups de bâtons et de silex », affirmait le physicien Albert Einstein, pas optimiste pour deux sous. Des créateurs utilisent la même loupe que le théoricien de la relativité pour observer l’avenir et décrivent ses affres avec maints détails ténébreux et sanglants. Les humains connaîtront-ils un jour ce retour à l’âge de pierre après s’être crus les champions de la technologie et les rois de l’univers ? Certains répondent « Allons donc, impossible ! » et regardent ailleurs. D’autres se racontent des peurs en espérant ne plus être sur la Terre à l’heure du pire. Mais la démocratie vacille bel et bien comme la planète ; alors, si c’était vrai ? Demain, peut-être…

Les œuvres postapocalyptiques littéraires ou cinématographiques constituent une source d’inspiration inépuisable, nourrie par des menaces environnementales plus aiguës d’une décennie à l’autre. La fin du monde fait vendre. Sa mise en scène aide à projeter ou même à juguler nos craintes. À pleines références cinéphiliques, Le jour d’après nous frigorifie toujours, le robot Wall-E explore des décombres sans fin et Snowpiercer, de Bong Joon-ho, lance son train de survivants autour du globe glacé. Hollywood ne lâche pas le filon. Alors, le public se rue sur ses productions dystopiques. Mais des cinéastes indépendants carburent aussi au genre avec un réalisme accru, moins de zombies et un mal-être lancinant.

En temps de pandémie, la symphonie d’une Terre décimée et d’une humanité retournée à l’état sauvage résonne avec une acuité nouvelle. Comme si elles étaient soudain vraiment envisageables, ces sociétés en marmelade, sans avoir à se pincer pour y croire.

Que voulez-vous ? Les catastrophes entraînent des changements de perspective. La science-fiction semble se conjuguer au présent. On a vu Trump diriger la mégapuissance des États-Unis et tirer encore les ficelles de son parti comme un chef mafieux. On regarde l’Inde et le Brésil perdre le combat contre le virus aux mains de dirigeants insensés. On assiste à un déchaînement haineux sur les réseaux sociaux. On entend les ahurissants discours complotistes. On voit trembler des repères civilisationnels millénaires entre l’angoisse et l’espoir. On se fait vacciner dans l’espoir de survivre. Oui, l’humanité est encore capable de grandes choses. Oui, le printemps est doux et le déconfinement est en vue. Mais qui pourrait plaider l’innocence ?

Deux femmes dans la nuit

 

De quoi regarder d’un autre œil qu’hier les films sur les lendemains qui déchantent. Ainsi l’œuvre québécoise Nulle trace de Simon Lavoie, dans nos salles depuis une semaine, tournée dans Charlevoix, avec ses images magnifiques en noir et blanc et cet univers de désolation et de violence jamais nommé. Après quelle catastrophe le monde a-t-il plongé dans le chaos ? Pourquoi cette femme mutique entre deux âges, âprement jouée par Monique Gosselin, se voit-elle réduite à faire passer en contrebande dans sa draisine à un poste-frontière inconnu une jeune musulmane pratiquante et son bébé menacés ?

Pourquoi doit-elle se réfugier dans une cabane au fond des bois en liant son destin à celui de la fugitive endeuillée (Nathalie Doummar, en étrange distanciation) qui envoie ses prières au vent, entre trois hurlements de douleur. Pourquoi des barbares violent-ils et assassinent-ils sauvagement les humains qu’ils ciblent ? À quelle époque futuriste avons-nous atterri, où règnent la famine et la terreur ? Sans doute le puissant cinéaste du Torrent traduit-il en métaphores cet aujourd’hui dont le plancher craque sous nos pieds.

Sauf que, dans Nulle trace, les écrans ont disparu du paysage domestique. Même les costumes hors mode témoignent d’une ère prétechnologique. Le bond en avant a tout du retour à la préhistoire. Les silex et les bâtons prévus par Einstein ne sont pas loin.

Bien sûr, on sent des références au Stalker du Russe Andreï Tarkovski (1979), mais aussi à The Road de Cormac McCarthy, porté à l’écran par John Hillcoat en 2009. Cette nature qui reprend ses droits à la diable, cet instinct de mort sans frein, ce noir et blanc qui empêche le soleil de briller, ces feux de bois comme ultimes moyens de chauffage, on les a déjà vus ailleurs au cinéma. Sauf qu’ici, les survivants sont plus décimés que jamais. Deux personnages féminins en sursis parmi les ombres des défunts et des prédateurs.

Il y a des films, comme celui-ci, qui reposent avant tout sur une atmosphère délétère parfaitement rendue. On peut les fuir de peur de s’y noyer. On peut aussi courir les voir pour leur beauté obscure et le miroir tremblant qu’ils nous tendent, pour leur radicalité et leur poids d’énigmes. Ou simplement parce qu’ils sont réussis.

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