Le Québec versus l'Ontario?

Le rendez-vous estival des provinces à Niagara-on-the-Lake cette semaine constitue le premier vrai test de la relation entre le Québec et l'Ontario sous leurs premies ministres libéraux respectifs. La capacité de Jean Charest et de Dalton McGuinty de composer l'un avec l'autre sera déterminante pour la suite des choses sur le front fédéral-provincial.

L'an dernier à Charlottetown, la facilité avec laquelle le projet de Conseil de la fédération de Jean Charest avait fait consensus avait étonné ses propres fonctionnaires. Mais le premier ministre du Québec avait réussi à s'imposer tout autant par défaut qu'en vertu de sa performance.

À l'époque, l'Ontario, Terre-Neuve et la Saskatchewan étaient tous trois en mode pré-électoral et la partie ne s'annonçait pas facile pour leurs premiers ministres. Seul Lorne Calvert, de la Saskatchewan, a finalement survécu à l'épreuve. La Nouvelle-Écosse était en pleine campagne électorale tandis que Bernard Lord était encore sous le choc d'être passé à un siège d'être rétrogradé au poste de chef de l'opposition du Nouveau-Brunswick le mois précédent.

Plusieurs premiers ministres étaient déterminés à souligner par des gestes d'ouverture le retour très attendu à la table provinciale d'un premier ministre fédéraliste du Québec. Même Ralph Klein — dont la méfiance viscérale à l'égard de tout ce qui a des odeurs de structurite bureaucratique est légendaire — avait donné sa bénédiction au projet de Conseil, en grande partie parce qu'il était convaincu d'avoir trouvé en Jean Charest une mesure conservatrice.

Enfin, Jean Chrétien était sur le point de céder sa place à Paul Martin. À Charlottetown l'an dernier, tout le monde savait qu'il ne se ferait rien de très significatif sur le front fédéral-provincial avant le rendez-vous de l'été suivant.

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Depuis, l'arrivée en Ontario d'un gouvernement libéral a profondément changé le rapport de force entre les provinces. C'est la première fois en plus de quarante ans que les libéraux sont simultanément au pouvoir à Queen's Park et à Ottawa. Or, entre ces deux clans, les liens ont toujours été tissés beaucoup plus serré qu'entre les libéraux fédéraux et leurs cousins québécois.

De plus, les résultats des dernières élections fédérales ont de quoi exacerber les différences entre l'Ontario et le Québec, rapprochant Queen's Park du champ magnétique d'Ottawa tout en repoussant Québec. Depuis 20 ans, l'Ontario a été le plus souvent aux côtés du Québec dans leurs tractations avec Ottawa. Les deux provinces centrales avaient ainsi fait de grands bouts de chemin côte à côte pendant les rondes constitutionnelles de Meech et de Charlottetown, et plus récemment pendant les négociations avec Jean Chrétien sur la santé. À son époque, Mike Harris trouvait d'ailleurs plus facile de s'entendre avec un souverainiste comme Lucien Bouchard qu'avec Jean Chrétien.

Il faut remonter au rapatriement de la Constitution, en 1982, et à René Lévesque et Bill Davis pour trouver un couple de premiers ministres du Québec et de l'Ontario aussi susceptible de se retrouver sur la voie d'une collision que les Charest et McGuinty dans le débat sur la santé. Cela ne tient pas exclusivement à l'idéologie. Dans la foulée des élections fédérales, le pragmatisme politique pourrait également dicter aux deux premiers ministres des comportements diamétralement opposés.

Pour l'essentiel, les électeurs qui ont donné la victoire à Dalton McGuinty l'automne dernier ont appuyé Paul Martin au scrutin du 28 juin. En Ontario, la rhétorique du chef libéral voulant que les conservateurs et le premier ministre Klein constituent des menaces au système public d'assurance maladie a fait mouche. Dans l'immédiat, le premier ministre McGuinty, dont le frère est désormais un membre du caucus de M. Martin, a de bonnes raisons de s'aligner sur le gouvernement fédéral, surtout qu'il avait lui aussi promis de réduire la part du secteur privé dans les services

publics de sa province.

Premier ministre fédéraliste d'un Québec qui est désormais pour l'essentiel représenté à Ottawa par le Bloc québécois, Jean Charest, par contre, n'a pas les moyens d'avoir l'air isolé à la table fédérale-provinciale et encore moins ceux de céder un pouce de la compétence québécoise sur la santé.

À la lumière de la perception répandue au Québec que le programme de M. Martin est davantage intrusif que constructif, M. Charest a tout à perdre et rien à gagner à ne pas lui tenir tête. Sa seule vraie bonne carte réside dans l'intérêt qu'aura plus tôt que tard le premier ministre fédéral minoritaire de redorer son blason auprès de l'électorat québécois.

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Le comble de l'ironie, c'est que, derrière les portes closes des discussions de cette semaine, c'est la thèse d'un plus grand contrôle fédéral et ceux qui la défendent qui s'exposent le plus à être isolés.

Bon nombre de premiers ministres — peut-être même une majorité et certainement ceux des principales provinces à part l'Ontario — veulent davantage de flexibilité dans l'interprétation de la Loi canadienne sur la santé plutôt que davantage de supervision d'Ottawa. Dans sa croisade pour restreindre la place du privé en santé, le ministre fédéral de la Santé, Ujjal Dosanjh, pourrait même retrouver ses anciens collègues néo-démocrates en travers de son chemin.

D'une façon ou d'une autre, on peut parier que les premiers ministres sortiront de leur rencontre demain en se disant porteurs d'un front commun. Mais si leur consensus ne tient pas à autre chose qu'à leur désir collectif d'obtenir davantage d'argent fédéral, cela voudra dire qu'ils ont choisi de se replier sur leur plus bas dénominateur commun, faute de s'entendre sur l'essentiel.

Si tel était le cas, le grand sommet sur la santé auquel présidera Paul Martin à la mi-septembre pourrait trouver l'Ontario et le Québec à des côtés opposés de la table.

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