L’air du temps

Non, on n’est pas obligé de trouver un intérêt suprême à la joute entre Maripier Morin et Safia Nolin. Ni de défendre, souffle coupé, main sur le cœur et nuances en berne, l’une ou l’autre de ces dames artistes face au tribunal des médias sociaux. Leur présence ou leur absence à TLMEP comme le ton emprunté in situ par l’humoriste Anaïs Favron comportent-ils vraiment des enjeux dignes de déchaîner ainsi les plus ardentes passions ? Et pourquoi donc, au juste, une tribune télévisuelle procure-t-elle la fièvre des grands sommets où le sort du monde se joue ? S’il y avait supercherie en la demeure… Otages de ces débats abusifs, révoltez-vous.

À croire que l’air du temps et l’abrutissement pandémique poussent les foules vers la médiocratie à une vitesse accélérée. Le vrai complot en cours est celui du vide qui aspire les esprits dans ces maelströms-là. Trouver son quart d’heure de gloire dans le grand défouloir de la Toile procure certes un sentiment de puissance, mais effectuer un pas de travers pour s’en évader aide à s’oxygéner. Heureux ceux qui, comme le défunt anthropologue et écrivain Serge Bouchard, peuvent déterrer parmi les racines communes du sens à offrir aux habitants d’un sol foulé par tant de mocassins et tant de souliers.

Réflexion faite, il y a tellement mieux à faire que d’entrer dans les arènes des gladiateurs contemporains : lire un bon livre, filer au cinéma, aller au théâtre ou au concert, refaire le monde pour l’après-pandémie, hurler devant les cadavres d’Indiens flottant sur les eaux du Gange, admirer les pommetiers en fleurs, écrire des vers à trois sous, s’interroger sur l’exode des immigrants francophones en Ontario, écouter des musiciens inspirés, s’engager. L’époque nous a floués. On dérive.

Guy A. Lepage se déclare imperméable aux crachats des semeurs de haine virtuelle. Grand bien lui fasse. Reste que la plupart des personnes sont trop sensibles pour supporter ces pluies d’injures. Ainsi tombent au combat des poètes blessés, des folles et des fous du roi lapidés, des esprits subtils préférant désormais la rêverie solitaire au lynchage public. Combien de gens éclairés s’effacent des agoras, privant la collectivité de leurs réflexions, de leurs expériences et de leurs œuvres ?

Le monde ne devrait pas devenir cette jungle accessible seulement aux guerriers à carapace. Pas obligé non plus d’être borné et pétri de préjugés en portant des œillères. On s’enrichit tellement à décortiquer un problème sous plusieurs angles, en affinant au passage ses cellules grises pour penser par soi-même hors du troupeau. Pas obligé davantage d’embêter le voisin pour se sentir grand, fort et légitimé dans ses choix de vie. C’est la courtepointe des différences qui colore et cimente une collectivité.

Entrer en résistance

Pas obligé de parler et d’écrire le français tout croche, sans faire honneur à cette langue-là en survivance depuis plus de 400 ans sur nos terres à moitié gelées. Ni de sauter au franglais par effet de mode et par sujétion à l’Empire américain. Ni de croire que la parlure québécoise peut se passer d’un riche vocabulaire et des conjugaisons adroites du tronc lexical pour s’imposer à ses enfants et aux nouveaux arrivants. Une langue se perd à force de s’effriter et devient intransmissible à ceux qui naissent et qui naîtront.

Pas obligé de se priver de vie culturelle sous prétexte que ces références-là ne font pas partie des valeurs de chez nous et que le qualificatif d’intellectuel fait frémir l’échine collective. Aussi parce que le voisin ne lit guère non plus, ou juste des ouvrages de cuisine. Ça se change, des habitudes, après tout. On peut même choisir de s’instruire par soi-même au-delà des années d’école, durant toute une vie d’adulte, pour le plaisir de la découverte et pour mieux résister au chant des sirènes contemporaines qui lavent le cerveau. Rencontrer en littérature, au théâtre et au cinéma des maîtres du passé aide à apprivoiser de vieux mots, à pénétrer des mentalités régies par d’autres codes, à sortir de sa coquille spatiotemporelle, à devenir un explorateur de notre humanité en marche sans la censurer ni la mettre à sa main. Juste pour en suivre le cours, puis s’aiguillonner ailleurs mais en connaissance de cause.

Pas obligé d’abandonner toute notion du bien commun, grand idéal de la Révolution tranquille, pour placer son moi en haut de la pile en bafouant celui des autres, même au mépris de la santé collective, en criant « Libarté ! ». Pas obligé d’être un extrémiste qui fait la sourde oreille aux arguments sensés venus de l’autre bord. Parce qu’on peut évoluer sans balancer tous les héritages au panier. Pas obligé d’être prisonnier d’une époque déboussolée. Entrons en résistance. Il y a moyen, comme le fit Serge Bouchard, de regarder dessous, derrière et à côté… avant de s’en aller.

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