Il est bon de voir le CRTC exercer ses pouvoirs

En raison des conditions qu'il a imposées à la distribution pancanadienne du réseau d'information satellite de langue arabe al-Jazira, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) est l'objet de critique de la part de groupes issus de toutes les allégeances politiques. Ayant moi-même suggéré des conditions semblables dans cette page, il y a un an, j'apporte mon soutien indéfectible à cette décision.

Les critiques de tendance libérale du CRTC pensent qu'aucune restriction ne devrait entraver la diffusion de la chaîne de télévision qatarie, insistant sur le fait que les lois criminelles existantes sont adéquates pour servir de chiens de garde. Cependant, comme le conseil l'a expliqué dans sa décision, de telles lois ne peuvent s'appliquer à un service étranger distribué par le câble.

Quelques groupes arabes et l'industrie de la câblo-distribution prétendent que la décision a efficacement éliminé la possibilité que n'importe qui soit autorisé à distribuer al-Jazira au Canada. Les dépenses engagées pour surveiller et supprimer le matériel jugé blessant ne pouvant que rendre le service non rentable. Pourtant, rien n'empêche les compagnies de former un consortium pour en partager les coûts par l'intermédiaire d'une plus grande base d'abonnés répartis à travers le pays.

Quelques groupes juifs voient une contradiction dans la position du CRTC qui interdit le discours nuisible en français (le cas de CHOI), tout en facilitant son importation en arabe. À mon avis, le CRTC démontre une cohérence admirable en exigeant des distributeurs d'al-Jazira au Canada qu'ils composent avec les mêmes règles que celles des radiodiffuseurs.

Certains critiques du CRTC croient que la commission conservera son pouvoir d'annuler son permis si le pire se produisait avec al-Jazira. Peut-être. Mais, aujourd'hui, beaucoup critiquent le CRTC pour avoir enlevé son permis à CHOI. Certains demandent même l'intervention du cabinet fédéral dans cette affaire, ce qui ne pourrait que nuire à la crédibilité du système indépendant de la réglementation.

Les critiques libéraux comme les critiques conservateurs du CRTC invoquent la liberté de la presse dans cette décision, mais les émissions télévisées ne peuvent être comparées à des articles de journaux puisqu'elles utilisent une ressource publique pour distribuer leur contenu. Implicitement, pour beaucoup de conservateurs, les concessionnaires, lorsqu'ils obtiennent une concession, acquièrent aussi un droit de propriété qui fait en sorte que, selon eux, le régulateur n'a plus de raisons de s'immiscer dans leurs affaires. Une idée qui n'est pourtant pas acceptable aux yeux des Canadiens, comme Stephen Harper l'a montré en la désavouant rapidement pendant la campagne électorale.

Franchement, il est bon de voir le conseil exercer ses pouvoirs. J'espère que c'est là le signe qu'il se réveille d'un assoupissement long de 35 ans. Le CRTC n'a jamais décommandé un permis d'une station de télévision sous des prétextes de mauvaise performance. Qui oserait prétendre que le Canada a fait autant de progrès dans la production télévisuelle ou au cinéma que dans l'écriture des romans ou la diffusion de la musique populaire?

Il y a 30 ans, à l'époque où j'écrivais ma thèse de doctorat portant sur le CRTC, j'avais interviewé un jeune directeur de télévision qui m'avait expliqué que la production des programmes en anglais coûtait tellement cher que les postes de télévision resteraient toujours américains, peu importe le côté de la frontière où ils étaient situés. Moïse Znaimer avait alors fait de son mieux pour réfuter cette thèse en oeuvrant chez la société CHUM. Ses efforts ont pris fin l'année dernière, moment où il a été écarté de la compagnie, qui est aujourd'hui en voie de devenir un réseau national, ou, en d'autres mots, un diffuseur de la programmation américaine au Canada.

Au début septembre, le CRTC entendra le projet de CHUM d'acheter quatre stations de télévision dans l'Ouest canadien. La société s'engage à dépenser 20 millions, dont neuf pour la programmation, et à allouer 10 % de ce montant aux projets des producteurs ethniques et indigènes. La compagnie se propose également de dépenser 2,6 millions pour une nouvelle émission d'une demi-heure appelé Caravane! qui suivra une «troupe d'interprètes divers voyageant dans les communautés des Prairies».

Il faut cependant savoir que, il y a quatre ans, CHUM avait sensiblement pris les mêmes engagements pour acquérir un permis de télévision à Victoria. Deux commissaires avaient alors voulu rejeter sa demande pour des raisons économiques et financières. Et ils ont eu raison, la preuve étant venue avec tous les licenciements survenus au cours des deux dernières années.

Avec le temps, la présence des communautés indigènes et ethniques a diminué à l'impressionnant bâtiment du centre-ville de Victoria. La station a retiré son programme de divertissement l'année dernière et a congédié ses quatre dernières journalistes ce mois-ci. Les programmes environnementaux et les émissions d'information que CHUM avait vantés dans sa demande récente pour renouveler son permis ont également été décommandés, peu après que la fin de la période de commentaires publics sur le renouvellement. (À noter que j'ai pris part à deux des programmes décommandés en tant que panéliste régulier.)

Je me demande maintenant comment le CRTC peut encore croire aux engagements de CHUM.

Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail.

www.members.shaw.ca/nspector4

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