Les limbes caquistes

Jusqu’à ce que le Vatican en décrète l’inexistence, en 2007, les limbes désignaient, dans la religion catholique, le refuge des enfants morts sans avoir été baptisés, qui ne méritaient pas d’aller en enfer, mais auxquels la souillure du péché originel interdisait l’entrée au paradis.

S’ils ont disparu pour l’Église, les limbes demeurent un lieu très fréquenté en politique. Les programmes ou les projets irréalisables auxquels on n’ose pas renoncer officiellement y sont remisés en espérant qu’ils finiront par être oubliés. Inutile de dire qu’un grand encombrement y règne.

Quand il a fondé la CAQ, François Legault refusait de choisir entre le fédéralisme et la souveraineté, préférant laisser ouverte la question de l’avenir politique du Québec. C’est au lendemain de la cuisante défaite à l’élection partielle dans Chauveau, fin 2015, qu’il en est venu à la conclusion qu’il ne pouvait plus rester sur la clôture.

D’où le « Nouveau projet pour les nationalistes du Québec », présenté au conseil général de novembre 2015, qui se voulait la feuille de route de la CAQ et du gouvernement qu’elle formerait éventuellement. On promettait « une action politique forte pour obtenir des résultats à l’intérieur du cadre fédéral canadien ».

Personne ne s’attendait à une réforme de la constitution dans un premier mandat, mais près de trois ans après l’élection de 2018, rien ne laisse espérer une quelconque avancée dans un avenir prévisible. Encore moins si les libéraux de Justin Trudeau retrouvent une majorité à la Chambre des communes.

La députée péquiste de Joliette, Véronique Hivon, s’est étonnée cette semaine de retrouver encore sur le site du Secrétariat du Québec aux relations canadiennes (SQRC) le document que le gouvernement Couillard avait rendu public en juin 2017, sous le titre Québécois, notre façon d’être Canadiens, passablement nettement moins revendicatif que le rapport Pelletier, publié en 2001, qui avait tenu lieu de politique constitutionnelle au gouvernement Charest.

Le document de 2017 réitérait pour la forme l’espoir que les demandes traditionnelles du Québec soient « éventuellement discutées », mais il semblait viser davantage à en refaire le chef-lieu de la francophonie canadienne qu’à le consacrer comme territoire d’une nation distincte.

Concrètement, on proposait simplement « d’alimenter le dialogue avec la société civile » canadienne en courant les colloques universitaires et autres forums. Une stratégie qui s’accorde mal avec les prétentions autonomistes de la CAQ.

La ministre responsable des Relations canadiennes, Sonia LeBel, a reconnu qu’il n’existe présentement aucun plan pour remplacer celui du PLQ et traduire en action le « Nouveau projet pour les nationalistes du Québec », faisant valoir que son gouvernement défendait les valeurs et les compétences du Québec « dans son action au quotidien ».

À voir les empiètements répétés du gouvernement Trudeau sur les champs de juridiction des provinces, sauf quand il s’agit de se débarrasser d’une patate chaude comme le contrôle des armes de poing, le succès n’est pas évident. Loin d’être en mesure d’accroître l’autonomie du Québec, le gouvernement caquiste doit plutôt se battre pour préserver celle dont il jouit déjà.

Radio-Canada rapportait jeudi que le ministère canadien de l’Immigration a volontairement freiné le traitement de 51 000 demandes de résidence permanente présentées par des immigrants déjà sélectionnés par le Québec, prétextant un moratoire qui n’a jamais été demandé. Le résultat est que les infirmières dont le Québec a si cruellement besoin préfèrent prendre le chemin de l’Ontario, où les choses se règlent quatre fois plus vite.

À l’Assemblée nationale, le premier ministre s’est moqué de l’engagement du PQ de tenir un référendum dans un premier mandat. « Ça va beaucoup aider les négociations avec Ottawa. Je suis certain qu’Ottawa va tout de suite se dépêcher de donner [au Québec] tous les pouvoirs en matière d’immigration, en matière de langue », a-t-il raillé.

M. Legault peut bien rire, mais faut-il rappeler que la première entente (Cullen-Couture, 1978) permettant au Québec de sélectionner des immigrants a été arrachée par un gouvernement souverainiste qui avait promis de tenir — et a tenu — un référendum dans un premier mandat. On ne peut certainement pas dire que Pierre Elliott Trudeau était plus enclin à céder du terrain que son fils.

Il est vrai que la souveraineté n’a pas le vent dans les voiles et que le gouvernement Legault a eu bien d’autres chats à fouetter au cours de la dernière année. Le dernier sondage Léger le crédite encore d’un taux de satisfaction de 69 %, presque surréaliste au sortir d’une crise sans précédent. Alors que tout semble annoncer une réélection sans problème, pour ne pas dire un raz-de-marée, quel intérêt aurait-il à foncer dans le mur de l’intransigeance fédérale ?

Après la réforme du mode de scrutin, on dirait bien que Mme LeBel a aussi reçu le mandat d’expédier le projet autonomiste de la CAQ dans les limbes.

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