De gars à gars

La Lettre aux petits gars du formidable écrivain, poète et performeur David Goudreault fait fureur auprès de millions de spectateurs. L’ancien travailleur social et écrivain engagé à la plume acérée est bien placé pour parler aux hommes de la brutalité envers les femmes. Le nombre affolant de féminicides qui embrasent le Québec, le récent plan gouvernemental de prévention de la violence conjugale et les publicités d’État à la télé dénonçant enfin ce fléau nous entraînent en terrain inédit.

Oui, il s’insère à point nommé sur la trame du temps, l’auteur de La bête intégrale, avec son monologue en ligne. Des durs et des poilus au bord de l’explosion sont prêts à l’entendre. S’il en convainc une poignée de remiser leurs coups, la victoire sera énorme. Briser cette glace épaisse qui en emprisonne plus d’un, tout est là.

« Quels genres de modèles on nous propose ? demande en slamant David Goudreault. On peut sortir du vieux rôle de l’homme fort à tout prix. On se tue et on tue trop. Il est temps qu’on s’inquiète. Si t’es pour frapper, pour tuer, sacre ton camp. Serre les dents plutôt que les poings. Sers-toi de ta tête quand ton cœur se brise. »

Certaines voix reprochent à son texte d’être trop « genré ». Foutaise ! Viser une clientèle cible, c’est ça. L’immense majorité des crimes conjugaux sont masculins. Ce désir de contrôle vient de loin, puisqu’un sexe a dominé et domine encore l’autre depuis des millénaires. Des séparations, des rebuffades peuvent rendre certains gars fous furieux. Les faits divers le crient. Tant de femmes ont protesté sous les coups, puis devant les policiers et les tribunaux. Qui voulait bousculer l’ordre établi ?

Les garçons ont besoin de nouveaux modèles éclairés qui les comprennent et les inspirent. Sinon, les vieux archétypes remontent vite à la surface : ne pas pleurer, dominer sa famille et parfois cogner. Des héros agressifs à pleins films, à pleins livres, à pleins jeux vidéo n’en finissent plus d’insuffler le désir d’omnipotence. Quand l’armure craque et que les rôles traditionnels s’effacent, comment se réinventer ? Sous la perte de repères, la société doit accompagner ses gars désorientés et éviter ainsi de prochains massacres.

Des hommes peuvent enfin s’adresser à leurs frères violents en maniant leurs mots pour dire : Assez ! François Legault a pris le même taureau par les cornes en parlant du sujet cuisant d’homme à homme. Le Québec a débloqué des fonds destinés à la clientèle prédatrice comme à ses victimes et aux jeunes garçons. La prise en charge démarre et c’est tant mieux. Othello n’a plus la licence d’étouffer Desdémone, mais peut se voir accompagné avant de commettre l’irréparable.

Il était une fois…

Jadis, les contes de fées abordaient bien des problèmes sociaux, de la pédophilie à travers Le Petit Chaperon rouge aux enfants mal aimés dans Cendrillon. Le peuple est demeuré longtemps analphabète. Ces contes, par tradition orale, servaient de mise en garde aux jeunes comme aux adultes. Ainsi La Barbe bleue traitait-il du féminicide avant la version popularisée par Charles Perrault à la fin du XVIIe siècle. Cette célèbre histoire serait en partie inspirée des méfaits du roi d’Angleterre Henry VIII, aux six épouses dont deux expédiées par ses soins à la mort.

Le héros du conte, un repoussant homme riche, avait égorgé ses femmes précédentes avant d’en prendre une nouvelle. Partant en voyage, il lui offrit toutes les clés du château avec interdiction de pénétrer dans un certain cabinet. Cédant à la curiosité et y trouvant les premières épouses assassinées, incapable d’effacer le sang sur cette clé magique dénonciatrice, la malheureuse attendait ses frères après avoir envoyé sa sœur Anne au créneau pour les voir venir. Ceux-ci surgirent au moment où l’ogre allait égorger la belle, le tuant presto. Mais la morale de La Barbe bleue, selon Bruno Bettelheim, psychanalyste des contes de fées, prétendait moins à dissuader les maris de trucider leurs femmes qu’à proscrire à celles-ci l’adultère, symbolisé par la clé interdite.

Les mille et une nuits, chef-d’œuvre anonyme de la littérature persane, traitait aussi du féminicide, non pas à travers ses contes, mais par l’histoire romanesque de leur recueil. Le roi de Perse, trompé par sa première épouse, tuait les suivantes après leur nuit de noces. C’est en inventant une histoire palpitante interrompue chaque nuit que Shéhérazade, la dernière élue, put attiser l’intérêt du mari avide de connaître la suite, puis gagner son cœur. Ainsi était-il conseillé aux filles d’user de sagesse et de ruse pour conserver leur homme.

Aujourd’hui, en entendant slamer David Goudreault, on se réjouit que sa Lettre aux petits gars semonce les égorgeurs plutôt que leurs victimes. Si la morale des contes retourne sa veste, c’est signe que les esprits pourraient enfin changer.

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