La tarte aux pommes

Si la loi 21 sur la laïcité a recueilli un appui aussi important dans la population, c’est qu’elle lui semblait être ce que le premier ministre Legault qualifiait de « compromis raisonnable ».

Entre le libre choix proposé par le gouvernement Couillard et la laïcité plus dure du PQ, qui proposait d’étendre l’interdiction du port de signes religieux aux éducatrices en garderie et aux écoles privées, le position mitoyenne de la CAQ correspondait parfaitement à l’hésitation presque génétique des Québécois par rapport aux projets jugés trop ambitieux, qui avait convaincu M. Legault de renoncer à la souveraineté.

C’est le même souci de ne pas aller trop loin qui a guidé le gouvernement dans l’élaboration de la « nouvelle loi 101 » que Simon Jolin-Barrette devrait présenter d’ici deux semaines. Des « mesures costaudes », mais pas trop.

Le premier ministre a déjà commencé à présenter les 27 propositions faites par la cheffe du PLQ, Dominique Anglade, comme de la « tarte aux pommes » qui ne ferait pas grand-chose pour redresser la situation française au Québec.

Inversement, le gouvernement se réjouit de la volte-face du chef du PQ, Paul St-Pierre Plamondon, qui vient de découvrir les mérites d’une extension de la loi 101 au niveau collégial, après s’y être toujours opposé.

Entre les deux, on espère que le futur projet de loi apparaîtra encore une fois comme un « compromis raisonnable » qui satisfera le désir d’affirmation modérée du plus grand nombre tout en évitant les excès d’audace.
 

 
 

Il est vrai que plusieurs des propositions libérales s’apparentent à du verbiage, mais si jamais le PLQ finissait par appuyer le projet de loi du gouvernement, il faudra bien conclure que c’est aussi de la « tarte aux pommes ». Or, le gouvernement Legault entend faire du dossier linguistique une question importante de la prochaine campagne électorale. Il lui faut donc des adversaires qu’il pourra qualifier tantôt de mous, tantôt d’extrémistes.

Les deux partis reconnaissent la nécessité de limiter les admissions dans les cégeps anglais et d’accorder la priorité d’accès aux étudiants anglophones, ce qui implique de renoncer à accorder la préférence à ceux qui ont obtenu les meilleures notes au secondaire et de limiter implicitement l’accès aux francophones et aux allophones.

Tout indique que M. Jolin-Barrette aurait été disposé à étendre la loi 101 au cégep, mais M. Legault a mis son veto. Le ministre responsable de la Langue est tenu en haute estime au bureau du premier ministre et son engagement personnel envers le français est sincère, mais il n’est pas Camille Laurin, qui avait imposé ses vues à René Lévesque en 1977.

S’ils s’entendent pour inclure les entreprises de 26 à 49 employés dans le processus de francisation, les deux partis souhaitent néanmoins éviter de leur imposer une charge trop lourde. Entre une obligation compréhensive et une simple incitation, la ligne peut toutefois être mince.



 

Si le gouvernement compte inclure une « clause nonobstant » dans son projet de loi, ce n’est pas pour remettre en question le principe de la « nette prédominance » du français dans l’affichage commercial, que la Cour suprême avait édicté dans son jugement de 1988, mais plutôt pour resserrer les règles imposées aux grandes marques commerciales.

En 2016, le gouvernement Couillard avait renoncé à modifier la loi 101, préférant agir par règlement afin d’assurer une « présence suffisante » du français « dans le même champ visuel » que la marque et uniquement sur la façade. La nouvelle loi ira sans doute un peu plus loin, mais ne forcera pas les grandes bannières à se rebaptiser en français, comme Staples l’a fait volontairement en intervenant au Québec sous le nom de Bureau en gros.

Il est sans doute possible de faire appliquer avec plus de rigueur la règle de la « nette prédominance » dans les plus petits commerces, mais il en faudrait bien davantage pour redonner réellement un visage français à Montréal.

Le projet de loi ne traitera pas des obligations imposées aux nouveaux arrivants. La ministre de l’Immigration, Nadine Girault, a cependant envoyé un bien mauvais signal en annonçant mardi son intention de réduire les exigences de connaissance du français pour certaines catégories de travailleurs et de leur offrir plutôt des cours, en raison de la compétition planétaire pour les « meilleurs talents ».

Les plus récentes données de l’Office québécois de la langue française démontrent clairement que la connaissance du français ne constitue pas une obligation pour occuper un nombre grandissant d’emplois.

L’obsession de M. Legault pour les « emplois payants » semble malheureusement lui faire perdre l’essentiel de vue. C’est à se demander si le débat à venir ne consistera pas simplement à déterminer qui mettra le plus de pommes dans la tarte.

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