Que du vent?

Les conservateurs ne cessent d’accuser le gouvernement libéral de ne pas en faire assez pour la vaccination des Canadiens contre la COVID-19. Le Canada est pourtant dans le peloton de tête des pays du G7 et de l’OCDE pour le pourcentage d’adultes ayant déjà reçu au moins une dose de vaccin. Et des vaccins, il y en aura pour tout le monde. Le Canada a été le pays le plus gourmand au moment de conclure des contrats d’achat anticipé puisqu’il s’est assuré l’accès à suffisamment de doses pour vacciner plus de quatre fois sa population.

Le train est parti lentement, mais 34 % de la totalité de la population canadienne a maintenant reçu au moins une dose. Si on ne tient compte que de la population adulte, la seule actuellement admissible, le pourcentage grimpe à 43 %, selon les calculs du Devoir. Au total, ce sont environ 13 millions de personnes qui ont été vaccinées en tout ou en partie. Les autres n’auront pas à attendre trop longtemps puisque, d’ici la fin juin, le gouvernement est assuré de recevoir plus de 20 millions de doses du vaccin Pfizer et un million de doses de celui de Moderna.

Ça ne s’arrêtera pas là. On prévoit de recevoir 17 millions de doses supplémentaires du vaccin de Pfizer entre la fin juin et la fin septembre. À celles-ci s’en ajouteront d’autres de Moderna, d’AstraZeneca et de Johnson Johnson. Bref, on ne manquera pas de vaccins. On risque même d’en avoir plus qu’il nous en faut à la fin de l’été.

Malgré cela, malgré le fait qu’il fasse partie du club sélect de pays où plus de 80 % des doses de vaccins ont été administrées jusqu’à présent, le Canada n’a pas répondu à l’appel lancé à la fin d’avril en faveur d’une accélération du partage plus équitable des vaccins avec les pays les plus pauvres, ceux où moins de 1 % de la population a été immunisée.

Le premier ministre Justin Trudeau s’était pourtant présenté comme un champion de cette équité vaccinale il y a un an et, à l’été 2020, avait joint sa voix à celles de quatre autres chefs de gouvernement, dont ceux de l’Afrique du Sud, de l’Espagne et de la Nouvelle-Zélande, pour défendre ce principe dans les pages du Washington Post.

Le gouvernement canadien a investi des fonds dans des initiatives d’achat et d’approvisionnement collectifs pour les pays en développement, comme le mécanisme COVAX, mais ce dernier en arrache. Il a été miné au départ par les pays riches, dont le Canada, qui ont fait main basse sur la production initiale de vaccins. Il est maintenant freiné par la crise sanitaire qui secoue l’Inde, son principal fournisseur.

C’est dans ce triste contexte que COVAX a célébré son premier anniversaire, le 23 avril dernier. Pour l’occasion, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et d’autres institutions ont demandé aux pays riches d’ouvrir leurs goussets en plus de devancer leur plan de partage de doses excédentaires et ainsi d’accélérer l’immunisation du personnel essentiel des pays moins nantis.

Parmi les pays qui ont répondu à l’appel, la Nouvelle-Zélande et l’Espagne, deux cosignataires du texte paru dans le Washington Post. Deux pays aussi où le taux de vaccination est moins élevé qu’au Canada. À Ottawa, en revanche, on explique vouloir approuver d’autres vaccins avant de se mouiller et d’établir un plan.

L’absence d’un quelconque engagement de la part du Canada, ne serait-ce que pour la fin de l’été, a surpris le professeur Marc-André Gagnon, un spécialiste de la politique pharmaceutique à l’Université Carleton. Il aurait compris si le gouvernement avait expliqué qu’étant un des rares pays à avoir misé sur l’administration massive de la première dose, il devait d’abord s’assurer de la disponibilité des deuxièmes doses avant de se prononcer. Mais il n’a rien dit de tel, déplore le professeur.

Ce qui ajoute à son indignation est le refus du Canada d’appuyer la levée temporaire des brevets sur les vaccins, comme l’ont demandé l’Inde et l’Afrique du Sud à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ceci permettrait à tous les pays qui le peuvent de produire les précieux vaccins et d’en fournir à leurs voisins démunis.

Le politologue Stephen Brown, de l’Université d’Ottawa, estime que le manque d’engagement ferme du gouvernement canadien « démontre un manque de volonté politique et de leadership sur la scène internationale. Cela contredit son discours en matière d’équité. […] Le gouvernement Trudeau dit de bien belles choses quand il est question de principes moraux ou éthiques, mais le beau discours ne se traduit pas en actions concrètes ». Selon lui, le nationalisme vaccinal canadien ne passe pas inaperçu à l’étranger.

Au Canada non plus. Mais ici, cela sert plutôt le gouvernement auprès de citoyens pressés d’être protégés contre la COVID-19. À la veille d’une possible élection, avec une opposition et des provinces aux abois, c’est la seule chose qui compte pour un gouvernement sortant. Comme le disait le directeur de l’Alliance du vaccin, Seth Berkley, à la mi-avril, une réponse favorable des pays viendra « lorsque [les gouvernements] sentiront qu’il est devenu politiquement confortable de le faire ».

Les principes attendront. Malheureusement.

10 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 5 mai 2021 04 h 49

    Transparence, prudence et leadership

    Une meilleure connaissance des contrats permettrait de savoir si les commandes existantes obligent, le cas échéant, les manufacturiers à ajuster leurs vaccins aux variants. Dans ce cas, le gouvernement fédéral aurait agi prudemment en commandant 4 fois plus de vaccins que la population canadienne en aurait besoin si nous nous faisions tous vaccinés une ou deux fois pour le même coronavirus. En attendant de savoir et que l'on sache ou non, il est très important que le Canada explique la situation et investisse beaucoup d'argent dans la vaccination internationale. Les canadiens verront cette initiative comme étant non seulement moralement souhaitable, mais aussi scientifiquement et économiquement nécessaire si l'on veut éviter d'être à nouveau contaminés ou, pire, contaminer le monde entier.

  • Raynald Blais - Abonné 5 mai 2021 06 h 01

    Tel est son intérêt

    L’anticipation d’élections prochaines n’est qu’un prétexte à l’inertie de l’altruisme vaccinal canadien.
    Bien sûr, le parti conservateur brandit une forme pernicieuse de nationalisme afin de retarder la participation du Canada au partage équitable des vaccins. Mais l’influence de cette campagne conservatrice aura-t-elle un réel poids? On peut en douter quand les électeurs n’auront qu’à se prononcer sur l’opportunité du moment de partager alors que la stratégie de le retarder le plus possible aura déjà été suivie depuis belle lurette.
    Les premières nations vaccinées seront nettement avantagées pour sortir des crises sanitaire et économique. Alors la classe économiquement et politiquement dominante assujettit la générosité canadienne à la concurrence que se livrent entre eux les pays riches pour s’approprier les ressources et les économies des pays pauvres. Tel est son intérêt.

  • François Poitras - Abonné 5 mai 2021 07 h 12

    « Le gouvernement Trudeau dit de bien belles choses quand il est question de principes moraux ou éthiques, mais le beau discours ne se traduit pas en actions concrètes » Hahaha ! C'est trop drôle !

    Là, je vais m'agenouiller, déchrirer ma chemise et brailler un bon coup !

  • Guy Lafond - Inscrit 5 mai 2021 07 h 44

    Des libéraux et des vaccins à tout prix

    À force de le répéter:

    Rien n'est gratuit, en effet! Merci Mme Cornellier.

    Autrement, beaucoup de gens nous disent encore et encore que ”Exister, c'est consommer". Et par conséquent, il ne faudrait pas indisposer trop des citoyens canadiens en les "imposant" davantage... Seulement voilà: nos envies de consommer sans retenues sont de plus en plus freinées par les limites de notre si fragile planète bleue. Snif! Il va donc nous falloir réajuster nos comportements de consommateurs, n'en déplaise peut-être à tous les génies du marketing en Amérique du Nord. Il va nous falloir penser de plus en plus autrement. Que diriez vous de "Survivre, c'est consommer mieux!” ?

    Qui posera la question suivante à Madame Freeland: "Notre pays est-il régi uniquement par l'impératif du "bonheur à tout prix"?

    Ne pourrions-nous pas plutôt conjuguer ensemble l'art d'être juste un petit peu plus malheureux parfois? Sommes-nous assez forts au Canada pour adopter une vie un peu plus sobre, un peu plus épurée de trop de surconsommation, recentrée autour du vivre ensemble et de l'amour de l'autre dans un contexte de deux langues officielles, soit le français et l'anglais? Ne serait-ce pas là la clé du bonheur de chacun d'apprendre à se redécouvrir au Canada? C’est excitant, non?
    Être ensemble dans une toute nouvelle adversité - pandémie COVID-19 et ses variants, météo imprévisible, pollution excessive - rend parfois beaucoup plus heureux que l'obsession de se réaliser soi-même comme un super consommateur ou comme un être exceptionnel. Et bonne nouvelle; grâce aux générations montantes qui adoptent une vie plus proche de la nature, nous pouvons être un peu optimiste pour l'avenir. Et hélas pour les plus vieux et pour les richissimes, le buffet à volonté est terminé. Il va falloir payer plus d'impôts et partager davantage de nos vaccins!

    À nos vélos, à nos espadrilles de course!
    @GuyLafond @Famille Lafond @:-)

  • Pierre Rousseau - Abonné 5 mai 2021 08 h 13

    Au royaume des écrans de fumée

    Vous citez le politologue Stephen Brown « Le gouvernement Trudeau dit de bien belles choses quand il est question de principes moraux ou éthiques, mais le beau discours ne se traduit pas en actions concrètes ». Cela illustre très bien l'administration Trudeau. On a connu les « Sunny Ways », les promesses en environnement, la réconciliation avec les peuples autochtones etc. alors que rien de tout cela ne s'est concrétisé bien au contraire avec le pipeline Justin-Trudeau payé avec nos taxes ou encore la crise chez les Wet'suwet'en avec l'attaque de la police fédérale et le blocage subséquent des voies ferrées.

    En matière de pandémie, le gouvernement Trudeau a aussi été d'une ineptie sans borne et il est fort chanceux d'avoir pu obtenir les vaccins demandés. Il faut se souvenir que selon le Globe & Mail, au printemps 2019, ce gouvernement a mis fin au système d'alerte de pandémies sur lequel l'OMS et les autres pays se fiaient, sans les avertir. C'est la raison pour laquelle la pandémie de Wuhan a tellement surpris le reste du monde. C'est par hasard qu'à la fin décembre 2019 on s'en est rendu compte puisque le système d'alerte ne l'avait pas fait et, en même temps, on s'est rendu compte de le gouvernement Trudeau avait mis fin au système d'alerte.

    La vaccination est certainement un succès de la santé publique et non pas des libéraux fédéraux et ce sont ces derniers qui décident de partager... ou pas des vaccins avec les pays qui en auraient besoiin. Du vent les libéraux fédéraux? Oh que oui!