La polarisation numéro 1

La réputation consensuelle du Québec en prend pour son rhume. Les reportages publiés dans Le Devoir depuis une semaine démontrent que la chicane habite bel et bien nos cabanes, à cette différence près : on se divise, oui, mais en se donnant des « câlins ». En minimisant la discorde dans la mesure du possible. Ce n’est pas tant la chicane qu’on n’aime pas, en fait, c’est son étalage. À cet égard, les réseaux sociaux sont bien arrimés à la psyché québécoise. Sur les plateformes numériques, on fesse, on crache, on insulte, mais sous couvert de l’anonymat. Le mythe d’un Québec consensuel et harmonieux peut donc continuer comme si de rien n’était.

Il n’y a pas meilleur exemple d’un supposé consensus, pourtant pétri de discorde, que la question de la laïcité. « Au Québec, c’est comme ça qu’on vit », disait fameusement François Legault, lors de sa défense télévisée de la loi 21. Comme si, à ce sujet, nous regardions tous dans la même direction. La décision récente du juge Marc-André Blanchard reconnaissant la constitutionnalité de la loi, tout en soustrayant les commissions scolaires anglophones de son application, est venue, bien malgré lui, consacrer cette notion du Québec francophone tout de go derrière l’interdiction des signes religieux. Ce verdict permettait de conclure que seuls les gens de l’extérieur de la province ou encore les minorités religieuses et anglophones s’opposent à la loi.

Rien n’est plus faux, évidemment. Si on a souligné à gros trait la participation du Conseil canadien musulman à cette contestation juridique, rappelons que la Fédération autonome de l’enseignement du Québec, et d’autres, en faisait également partie. Au moment de l’adoption de la loi, en 2019, deux autres centrales syndicales, la CSN et la CSQ, se sont également opposées, sans oublier les commissions scolaires, le Barreau du Québec, la Ligue des droits et libertés, la Commission des droits de la personne, le Parti libéral et Québec solidaire ainsi que de nombreux artistes et intellectuels québécois.

Non, le Québec, même francophone, n’est pas d’un même avis sur cette question. Seulement, c’est tout comme. Il est de plus en plus difficile d’argumenter contre la Révolution tranquille, contre la société distincte, contre la nécessité pour le Québec de défendre sa façon de faire et, par extension, sa survivance. Il est quasi impossible d’opposer des arguments purement rationnels à quelque chose d’aussi profondément émotif — le jugement Blanchard le rappelle de plus belle.

Après avoir redoré le blason de trois partis politiques — l’ADQ de Mario Dumont en 2007 jusqu’à la CAQ de François Legault en 2018, en passant par le PQ et sa charte des valeurs en 2013 —, l’interdiction des signes religieux est désormais perçue comme l’ultime acte de résistance de la nation francophone. Peu importe si le geste est démesuré, voire inutile — il n’y a pas de problème de religion au Québec depuis plus d’un demi-siècle ! — le vrai « leadership », clamait M. Legault récemment, exige qu’on défende le Québec l’arme au poing. Il ne faudrait surtout pas avoir peur d’utiliser la clause dérogatoire, dit-il. Loin d’en avoir honte, cette mesure serait devenue un véritable badge d’honneur, la mesure du vrai patriote.

Déjà très polarisée, la décision du juge Blanchard a invariablement polarisé la question de la laïcité encore davantage. Le débat se pose désormais en ces termes : se laisser dicter nos règles de l’extérieur ou pas. Va-t-on laisser ceux qui ne nous comprennent pas (lire la Cour suprême) nous dire quoi faire ? Il y a ici un véritable enjeu démocratique, c’est vrai. Seulement, il n’est pas celui que l’on pense. Le danger n’est pas que le Québec perde de son autonomie législative, le danger est l’affaiblissement à long terme des droits et libertés pour l’ensemble du Québec.

Rappelons, d’abord, ce qui se perd de plus en plus dans ce débat à sens unique : pourquoi il nous faut des chartes des droits et libertés et pourquoi celles-ci bénéficient d’un statut « supralégislatif ». La Déclaration universelle des droits de l’homme, la première à voir le jour en 1948, et toutes celles qui ont été adoptées par la suite, comme au Québec (1975) et au Canada (1982), sont là pour assurer que personne, indépendamment de son sexe, son ethnie, sa religion ou son orientation sexuelle ne soit traité différemment. C’est la règle la plus sophistiquée, la plus civilisée, dont dispose l’humanité depuis la nuit des temps. C’est également un code qui, par définition, doit transcender l’enceinte politique. On ne peut pas laisser le sort des plus vulnérables (les minorités) entièrement dans les mains des plus puissants (les majorités), c’est la grande leçon du XXe siècle. Par conséquent, il n’y a que les tribunaux, consacrés à l’arbitrage impartial, qui peuvent y voir.

Rappelons aussi que la loi 21 suspend non seulement la Charte canadienne des droits et libertés mais également la Charte québécoise, nous laissant orphelins en la matière. À force de jouer la carte du salut de la nation, pour des raisons opportunistes, strictement politiques, le Québec est en train de se peinturer dans un coin sombre.

fpelletier@ledevoir.com

Sur Twitter : @fpelletier1

À voir en vidéo