Philosophie de la polarisation

La polarisation dans les débats d’idées ne date pas d’hier. Dans L’art d’avoir toujours raison, une œuvre posthume publiée en 1864, mais rédigée autour de 1830, le philosophe allemand Arthur Schopenhauer (1788-1860) la présente comme une conséquence inévitable de la « vanité innée » et « de la médiocrité naturelle de l’espèce humaine ».

Dans le débat, note le philosophe, nous devrions, en toute bonne foi, chercher « à faire surgir la vérité ». Or, on le sait bien, ce n’est pas comme ça que ça se passe. Notre vanité, « particulièrement irritable en ce qui concerne les facultés intellectuelles », nous pousse plutôt à vouloir avoir raison à tout prix, même au mépris de la vérité. Quand cet objectif nous échappe, quand notre opinion n’emporte pas l’adhésion, nous nous abîmons trop souvent, afin de sauver la face, dans des expédients douteux.

Schopenhauer, dans son petit livre devenu célèbre depuis, en recense 38. Le dernier d’entre eux, l’« ultime stratagème », est celui qui pourrit le plus dangereusement le débat public à l’ère des réseaux sociaux. Il consiste à délaisser l’objet de la discussion pour attaquer directement l’adversaire. « On devient donc vexant, méchant, blessant, grossier, résume le philosophe. C’est un appel des facultés de l’esprit à celles du corps ou à l’animalité. Cette règle est très appréciée, car chacun est capable de l’appliquer, et elle est donc souvent utilisée. »

Quand le débat, dans l’ancien monde, se déroulait en privé ou encore, dans l’espace public, entre personnes autorisées, soumises à la contrainte d’un temps plus long entre l’attaque et la réplique — écrire un article ou un livre, ça prend du temps et ça donne l’occasion de réfléchir —, les dégâts de la vanité innée étaient limités. Aujourd’hui, les réseaux sociaux jouent le rôle de déversoirs immédiats des vanités aigries.

Existe-t-il une parade à cette logique de foire d’empoigne ? Se contenter de rester calme et d’être gentil avec les brutes risque de ne pas suffire, explique Schopenhauer. Le philosophe propose donc une solution déjà suggérée par Aristote, preuve supplémentaire de l’ancienneté du problème. Il convient, disait le fameux Grec, de « ne pas débattre avec le premier venu, mais uniquement avec les gens que l’on connaît et dont on sait qu’ils sont suffisamment raisonnables pour ne pas débiter des absurdités et se couvrir de ridicule ». Cela fait conclure à Schopenhauer, sans illusion sur la nature humaine, « que, sur cent personnes, il s’en trouve à peine une qui soit digne qu’on discute avec elle ».

Le problème fondamental de la plupart des sujets soumis au débat public est qu’ils sont insolubles sur la seule base de la rationalité. Dans les questions d’opinion — et presque tout, à part la science, en relève —, les preuves irréfutables et définitives n’existent pas. « J’argumente, explique Marc Angenot dans son brillant essai Dialogues de sourds (Mille et une nuits, 2008), non pas quand les choses sont claires, mais quand le monde se brouille, que les repères se dissolvent, que le monde “extérieur” résiste à mes idées et me dément. J’argumente plus que jamais quand les choses sont douteuses. »

Même le chercheur de vérité le plus honnête qui soit doit reconnaître, dans ces conditions, le caractère incertain de ses convictions. « Nous sommes tous pétris de faiblesses et d’erreurs, écrivait Voltaire dans son Dictionnaire philosophique (1764) ; pardonnons-nous réciproquement nos sottises, c’est la première loi de la nature. »

Celui ou celle qui refuse de faire sien ce plaidoyer pour la tolérance devrait être considéré comme indigne de participer au débat public.

On peut trouver, dans notre histoire, deux modèles de débatteurs inspirants, avantageusement présentés dans l’ouvrage collectif La pensée éducative et les intellectuels au Québec. La génération 1900-1915 (PUL, 2021). « Modèle d’engagement », écrit Valérie Lapointe-Gagnon, André Laurendeau (1912-1968) brillait par la subtilité de sa pensée. « Chez lui, note l’historienne, ni noir ni blanc, que des nuances de gris pour apprécier la complexité des choses. » C’est de plus en plus rare.

L’autre modèle est le philosophe Charles De Koninck (1906-1965). Catholique convaincu, il défendait la théorie de l’évolution et le droit des agnostiques à une éducation respectueuse de leurs convictions. À ces contradicteurs, il répondait, dit-on, « par une recrudescence d’amitié à leur égard ». Selon lui, explique le philosophe Pierre-Alexandre Fradet, « loin de devoir s’indigner face à ses opposants, il fallait toujours y rester attentif, soit pour apprendre d’eux, soit pour tenir compte des détails de leurs objections dans le but de mieux y répondre ». Exemple à suivre, évidemment, à condition, ajouteraient Aristote et Schopenhauer, de ne pas engager la bataille avec n’importe qui.

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