D’une littératie à l’autre

Si l’épisode spéculatif ayant embrasé GameStop et une poignée de titres a fait long feu, l’enracinement croissant des plateformes électroniques dans le négoce des valeurs mobilières va s’inscrire dans la durée, sous l’impulsion des géants du Web. Le petit investisseur sera davantage confronté à son degré de vulnérabilité.

L’Autorité des marchés financiers (AMF) a déposé lundi son plan stratégique 2021-2025. La transformation numérique arrive au premier rang de ses orientations stratégiques. « Les fintechs déploient des modèles d’affaires qui procurent à leurs clients un haut niveau de personnalisation de même qu’un accès facilité bien souvent par l’entremise d’applications mobiles », résume l’AMF qui ajoute : « Les géants du Web occupent progressivement une place plus importante dans ce créneau, en raison de leur taille et de leur capacité d’innovation exceptionnelle. »

Cette montée en puissance s’inscrit dans un contexte de confiance accrue des consommateurs de produits et services financiers en leur capacité. Or parallèlement au fait qu’ils soient plus nombreux à s’estimer autonomes dans la prise de décisions d’investissement, ils se voient offrir de nouveaux produits ou services, souvent plus complexes, tels que les cryptoactifs ou les options, dont les risques sont souvent mal évalués. « Les consommateurs sont également plus actifs sur les réseaux sociaux et s’exposent davantage à des informations fausses ou trompeuses. » Et la conjoncture s’y prête bien avec des taux d’intérêt se maintenant à des niveaux chétifs, la faiblesse des rendements en titre à revenu fixe incitant à la prise de risques accrus en matière d’investissement et d’endettement.

S’ajoute à l’attrait grandissant l’abaissement draconien des frais de transaction sous le coup des innovations technologiques et de la robotisation du marché du négoce. D’ailleurs, nombre de courtiers en ligne aux États-Unis n’imposent aucuns frais de transaction et offrent même la possibilité de négocier des lots brisés à leur client de détail. Ces joueurs viennent donc faciliter l’accès aux petits investisseurs, proposant une rapidité d’exécution des transactions à peu ou pas de frais, généralement sans accès à des conseillers ou à des planificateurs financiers non robotisés, en temps réel.

Bref, « à la question de la littératie financière s’ajoute désormais celle de la littératie technologique », suggère l’AMF.

L’engouement se vérifie. Investor Economics calcule que le courtage en ligne au Canada a vu son nombre de comptes croître de 159 % après neuf mois en 2020 par rapport à la période correspondante de 2019. Quant au degré d’aversion au risque, de façon plus générale, l’Institut de la statistique du Québec retient que la part de l’actif confié au courtage à exercice restreint se situait légèrement sous les 25 % à la fin de 2020, mais le client optait davantage pour la détention directe d’actions, qui comptait pour 64 % de l’actif confié contre 45 % dans le courtage de plein exercice.

Plus conservateur au Canada

Pour l’heure, l’industrie du courtage en ligne se veut plus conservatrice au Canada, notamment en limitant les stratégies empruntant au levier sous forme d’options et d’achat sur marge. Et plus concentrée, la majorité des plateformes étant entre les mains des grandes institutions financières. Chez les indépendantes de plus petite taille, la plus connue est Wealthsimple, œuvrant dans le giron de Power Corp.

Il n’en demeure pas moins que les autorités réglementaires s’inquiètent d’une inadéquation entre l’autonomie et la vulnérabilité du petit investisseur. Notamment sous une approche à l’américaine impliquant une interaction entre un forum d’investisseurs et une plateforme d’exécution incitant à la négociation rapide, voire à haute fréquence.

Dans une étude sur le sujet publiée en février, Morningstar DBRS faisait ressortir la conjoncture inhabituelle dans laquelle cet appétit spéculatif pouvait s’exprimer. L’on parle d’un marché boursier fondamentalement haussier anormalement étendu dans le temps attirant le petit investisseur. Un appétit que vient soutenir une volatilité retrouvée amplifiant les gains et favorisant les titres se nourrissant de ces mouvements, et ce, alors qu’une illusion est créée d’une absence de perspective de perte en capital.

Une tempête potentiellement parfaite, prétend DBRS, comprenant la faiblesse des rendements sur les titres à revenu fixe, des stimuli fiscal et monétaire soutenant l’accroissement des prix et des cours, et des mesures de restriction liées à la pandémie gonflant l’épargne et les liquidités.

Mais tout cela aura une fin. Et les restaurants vont rouvrir ; le tourisme et les voyages, reprendre.

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