Chambres en ville

Les pauvres sont chanceux : c’est une année d’élections. Aussi Denis Coderre est-il passé en voir quelques-uns. C’est la saison. La chasse aux émotions à bon marché est ouverte. Comme de raison, il n’y est pas allé seul. Une marche de santé électorale se fait main dans la main avec des caméras de télévision. Autrement dit, voir, c’est bien, mais être vu, c’est mieux.

Qu’a donc révélé cette visite à ce nouveau campement de sans-abri qui prend de l’ampleur dans Hochelaga-Maisonneuve, un quartier où l’on meurt en moyenne neuf ans plus tôt que si l’on vit à Westmount ?

Denis Coderre ne mâche pas ses mots. Il nous a dit, sans se soucier de distanciation sociale, qu’il ne devrait pas y avoir de gens qui campent dehors à Montréal. Avez-vous été surpris ? Vous attendiez-vous à ce qu’il dise autre chose ?

Le plus touchant est de voir avec quelle célérité, en temps d’élections, sont réglés de tels problèmes de pauvreté. Du moins sur papier.

Les bases de l’humanité, quand on y pense, sont si facilement renouvelées. Denis Coderre propose de trouver trente chambres pour loger les habitants de ce campement. « Avec trente chambres, on réglerait le problème des campements comme celui-ci. » Plus de problème.

« Il faut trouver une solution permanente à l’itinérance », ajoute-t-il. « Il faudrait acheter des maisons de chambres ou les louer à long terme. »

C’est l’itinérance plutôt que la pauvreté, à l’entendre, qui dérange l’ex-maire. Surtout celle qui est visible. À cet égard, Coderre n’est pas différent de bien des gens.

Les sans-abri l’ont d’ailleurs bien compris. À dessein, ils disent s’être installés plus loin que le campement de l’an passé. Pour ne pas déranger, précisent-ils. Autrement dit, pardonnez-nous d’exister, car nous faisons des efforts pour nous cacher…

Un des occupants du site d’Hochelaga rapporte qu’un propriétaire des environs lui a déclaré ne pas avoir acheté un condo de 400 000 $ pour avoir des itinérants dans sa face. Se trouver dos à dos avec ses semblables, voilà une jolie vision d’avenir.

Qu’est-ce qu’espèrent ces campeurs d’infortune ? Ils demandent de l’aide pour pouvoir rester là, au cours des prochains mois. Ils ont nettoyé le site. Cet été, ils y feront un jardin, disent-ils. Avec la foi des tout-petits peut-être, dans le souvenir de la grandeur des belles chaleurs du bonheur. Ils en sont en tout cas à chercher la lune dans les flaques d’eau qu’on leur a laissées pour abreuver leurs rêves.

Qu’on ne s’y trompe pas : ces gens parlent d’humanité. Et Denis Coderre leur rétorque qu’« on ne veut pas entretenir l’itinérance ». En pleine crise du logement, trouvez-leur des lits, dit l’ami Denis, sans trop s’attarder à son propre bilan, plutôt maigre, en la matière.

Soyez rassurés. Vous pouvez garder vos mains dans vos poches. Pareil projet électoral, pour limité qu’il soit, ne vous coûtera pas. Il ne changera rien, sinon qu’à entretenir l’illusion que votre situation ne dépend en rien du malheur des autres.

Derrière l’ancien terminal d’autobus, face à la Grande Bibliothèque, se trouve un autre campement de fortune, à l’abri des regards. L’édifice, vide depuis des années, est chauffé. Mais on a préféré laisser ces personnes dehors tout l’hiver, sur d’anciens quais d’embarquement, bien assurés qu’ils n’iront nulle part.

Puisqu’il manque de logements pour tout un segment de la population, le premier ministre François Legault a indiqué que les étudiants, eux, pouvaient au moins cohabiter.

Devant Manon Massé, le premier ministre a précisé qu’il est possible de trouver un logement à Montréal pour 500 à 600 $ par mois. Loue-t-il, à ce prix, des chambres dans sa maison d’Outremont, mise en vente à 5 millions ? On n’est pas loin ici, comme aveuglement à l’égard de la réalité autant que de l’actualité, du panier d’épicerie à 75 $ par semaine évoqué comme suffisant par son prédécesseur Philippe Couillard. Pour prouver qu’il est en phase avec la population, François Legault affirme qu’il a « encore beaucoup d’amis qui viennent de la classe très moyenne ». La précarité, selon François Legault, ce serait donc une affaire de classe moyenne… Et le voici incapable de constater que le sommet de la pyramide où il vit se détache de la base.

Le prix moyen des loyers offert à Montréal s’élève à plus de 1300 $ par mois, selon une enquête conduite sur plus de 3000 petites annonces. C’est dire que moins de 1,8 % des logements offerts sont inférieurs ou égaux à 600 $. Il coûte en moyenne trois fois plus cher pour se loger à Montréal qu’à Thetford Mines.

Pourquoi personne ne propose-t-il de déménager Montréal à Thetford Mines ? Il s’y trouve encore de grands trous de mines dont on ne sait que faire et qu’une partie de la population montréalaise la moins fortunée pourrait très bien occuper. Ce serait une façon d’enterrer le problème pour de bon, sachant que la crise du logement à Montréal ne date pas d’hier. Même au sortir de la guerre, les soldats qui rentraient au pays se retrouvaient sans abri, forcés de squatter. Et depuis ce temps, la guerre sociale contre les pauvres a continué.

L’autre jour, un ami me disait être apparenté à la Corriveau, cette femme qui fut exécutée en 1763 puis exposée dans une cage de fer pour avoir assassiné un mari qui la maltraitait. Combien de gens en ce pays sont-ils liés à cette malheureuse, à l’heure où la question des féminicides retient à raison l’attention ? En remontant jusqu’au XVIIIe siècle, vous dénombrerez environ 1000 ancêtres, selon ce que j’en comprends. Cependant, au chapitre de l’histoire humaine, trois petits siècles ne sont presque rien. Imaginez de projeter ce rapport exponentiel des liens humains plus loin, tout en sachant que plusieurs branches se croisent et se recroisent. Aussi bien dire que, d’une certaine façon, nous sommes tous un peu parents. Même avec les itinérants et des gens sans logement, ceux qu’on se refuse de voir depuis si longtemps.

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