New Deal bis?

Les États-Unis restent une nation officiellement sous le mandat de Dieu, donc je n’ai pas été étonné d’entendre annoncer dans les médias le deuxième avènement. Sauf qu’on parlait non pas de Jésus-Christ, mais de Franklin D. Roosevelt, fondateur de l’État providence américain, prétendument réincarné dans le descendant nommé Joseph R. Biden.

Comment ? Quoi ? L’assassin de la candidature présidentielle de Bernie Sanders et de sa réforme chérie du « Medicare for All » costumé dans les vêtements de la social-démocratie du New Deal ? L’allié de Wall Street et de sa déréglementation, ami des sociétés de cartes de crédit et partisan du libre-échange présenté comme un « progressiste » semblable à Elizabeth Warren, défenseuse des endettés et ennemie jurée des banques et de la concentration de richesses dans le « 1 % » ? Politicien ultra prudent et poli dans ses relations avec ses collègues transformé en genre de Lyndon Johnson, parrain de la Grande Société, qui s’est distingué dans sa carrière par sa conduite agressive, voire brutale, lorsqu’il se décidait à « persuader » un opposant récalcitrant ?

En avril, Le Monde a résumé le sentiment des journaux et des commentateurs américains pro-Biden : « En se présentant comme un pragmatique soucieux de résultats concrets, Joe Biden n’ambitionne pas moins de devenir un président transformationnel sur le modèle de Lyndon Baines Johnson ou encore de Franklin Delano Roosevelt, même s’il n’a pas formalisé son projet comme ses illustres prédécesseurs. » Simon Kuper, dans le Financial Times, parle sans ironie du « tout nouveau radicalisme » du président.

À l’heure actuelle, « Oncle Joe » profite de l’incompréhension générale de ses deux énormes projets de secours — un déjà promulgué et le deuxième proposé pour de futurs travaux publics — dans lesquels chacun voit ce qu’il veut voir. Pour ma part, j’essaie, à l’instar de Biden, d’examiner les faits concrets plutôt que les images produites par les professionnels de la communication et les journalistes tellement traumatisés par Donald Trump qu’ils semblent avoir perdu la capacité d’analyser des événements ordinaires.

Mon point de départ est un scepticisme sur les tendances « progressistes » de Biden — on n’a qu’à examiner son bilan « nouveau démocrate » et néolibéral des quatre dernières décennies. Oui, le président veut dépenser énormément d’argent, comme l’a fait son prédécesseur. À 1900 milliards de dollars, son « Plan de sauvetage américain » (PSA), adopté en mars, est un peu moins coûteux que le premier projet de rescousse COVID-19 du président Trump en mars 2020, mais plus généreux dans ses paiements directs aux individus — 1400 $ contre 1200 $. Malgré la similarité d’envergure des projets respectifs de Trump et de Biden, le chroniqueur vedette du New York Times, l’économiste Paul Krugman, s’est presque mis à genoux devant celui de Biden, qu’il a qualifié de « stupéfiant », en partie à cause de l’élargissement pour un an du « Crédit d’impôt pour enfants » (CIPE), qui permet des paiements directs aux familles modestes sans preuve de besoin. L’ancien système de soutien pour les mères pauvres, avant qu’il ne soit ravagé dans les années 1990 par Bill Clinton et ses alliés comme le sénateur Joe Biden, fournissait un minimum à peine assez large pour faire vivre une famille de trois. Le CIPE augmenté s’élève à moins d’argent — 6000 $ à 7200 $ pour les familles avec deux parents en dessous de 75 000 $ de revenu annuel contre 15 000 $ dans le système de bénéfices directs avant Clinton —, mais il est sans condition.

Réforme radicale au niveau de la sécurité sociale (1935) ou Medicare (1965) ? Évidemment pas, car le PSA attaque maigrement la pauvreté des plus démunis parmi les 34 millions de personnes à faibles revenus ; de plus, Biden a récemment signalé que la hausse du CIPE serait probablement temporaire. En attendant, les grotesques injustices de l’économie américaine, dont le salaire minimum fédéral risible de 7,25 $ l’heure, semblent permanentes. Et c’est justement là que Biden s’est montré sous son vrai jour.

Avec une majorité éphémère au Sénat (la vice-présidente Harris tient le vote décisif pour les démocrates), Biden, afin de faire adopter son plan de secours, a été obligé d’esquiver une obstruction parlementaire par les républicains avec un processus appelé « réconciliation » — autrement il lui aurait fallu 60 voix pour mettre fin à un « filibuster » de l’opposition. Pour les cinéphiles qui connaissent James Stewart dans son rôle vedette de Monsieur Smith au Sénat, l’obstruction parlementaire sert des buts nobles, mais historiquement, c’est une tactique archaïque utilisée pour entraver les réformes.

Au début de sa vie législative, le PSA contenait une hausse graduelle du salaire minimum à 15 $ l’heure en 2025, élément essentiel pour les authentiques progressistes au Congrès. Mais voilà que l’expert officiel en procédures parlementaires a statué que cette hausse ne pouvait pas faire partie d’une « réconciliation ». Biden et ses conseillers s’y sont pliés, et la hausse a été enlevée du projet de loi, malgré les protestations du sénateur Sanders. Grand soulagement pour Biden, qui ne voulait pas déranger deux sénateurs démocrates conservateurs, Manchin et Sinema, qui préféraient une hausse à 11 $.

La réalité : une famille de quatre personnes ne peut pas vivre avec 7,25 $ l’heure, même avec deux parents à la tâche à plein temps, ni avec 11 $, et guère plus avec 15 $. La réalité : le « radicalisme » de Joe Biden est une absurdité.

 

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.

15 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 3 mai 2021 03 h 25

    Le retour du New Deal est une démarche audacieuse, mais nécessaire pour la survie de la classe moyenne.

    On doit se réjouir du fait que finalement les citoyens/citoyennes ordinaires des États-Unis vont commencer à vivre avec un peu de dignité et ils vont pouvoir joindre les deux bouts, grâce au retour à l’état providence abandonné par des années du capitalisme sauvage.
    Si Biden poursuit les réformes qu'il envisage pour son pays, peut-être il y'aura espoir encore pour la sociale démocratie abandonnée par des années de la suprématie des barons voleurs qui avait le droit de tout monopoliser sans rien laisser pour le bon peuple.

  • Françoise Labelle - Abonnée 3 mai 2021 07 h 25

    Autres temps autres mœurs

    Pourtant, ici, certains prétendaient que la défaite de Trump se solderait par la victoire de la «gauche radicale». Le balancier, qui a tout de même des limites physiques, revient un peu plus vers le centre.

    Roosevelt, qui a finit par écouter Keynes, a procédé en deux étapes. Pour certains, les prochains 100 jours diront jusqu'où il sera plus «radical». Son plan, qualifié d'ambitieux, vise à rétablir un filet social qui n'est plus qu'un fil. Il compte faire payer les riches et les corporations, à l'inverse du programme républicain qui a permis à Apple et Google de ne plus payer d’impôt. Mais ça n'ira pas jusqu'au 94% d'impôt atteint sous Roosevelt.
    «Joe Biden’s first address to Congress, like his presidency, was sedate yet ambitious»
    It laid out his plans to reinvent America’s social-safety net» The Economist, 29 avril.

    L'époque est différente. L'Amérique est très divisée et Biden ne peut compter sur un sénat et une chambre solides comme Roosevelt. Une majorité de républicains croient toujours que l'élection leur a été volée. Obama a dû composer avec l'obstruction systématique des républicains et la relance post-2008 n'a pas eu l'ampleur escomptée. Les mesures proposées dans le dernier Stiglitz sont vraiment radicales, inversant la tendance de 40 ans de néo-libéralisme délétère. Simplement planter l'idée de cette possibilité serait déjà quelque chose.

    L'économie mondiale est bien différente. Le fiasco trumpien de Foxconn au Wisconsin montre que les USA auront fort à faire s'ils ne veulent pas céder la première place à la Chine. Les corporations américaines applaudissent la main de fer de Xi Jinping.

    • Cyril Dionne - Abonné 3 mai 2021 12 h 04

      Bien oui, autre temps, autres moeurs. On entend plus parler de Bernie Sanders. Les ploutocrates l’ont tassé parce qu’il émet des vérités qui dérangent, lui qui a été toujours un indépendant. Ils ont leur homme de main pour faire leur sale besogne en la personne de Biden.

      Et lorsqu'on commence à citer « The Economist », on sait déjà qui a gagné, Wall Street, les banquiers et les libre-échangistes obligent.

      Misère.

    • wisner Joselyn - Abonné 3 mai 2021 13 h 22

      Merci Madame, sans rien enlever au brio de l'auteur de l'article, Je trouve votre commentaire encore mieux argumenté.

  • Dominique Boucher - Abonné 3 mai 2021 09 h 17

    Perte de contact avec le réel

    «[...] les journalistes tellement traumatisés par Donald Trump qu’ils semblent avoir perdu la capacité d’analyser des événements ordinaires.»

    Ça. Et de lʼautre côté, Fox News qui nous assure que Biden est un gauchiste/socialiste/communiste/marxiste (au choix). Dʼun côté les «wokes» qui pensent que les mathématiques sont racistes, de lʼautre des fanatiques qui croient dur comme fer que leur leader bien-aimé sʼest fait volé la présidence. Il semble quʼune part non négligeable des États-Uniens a perdu contact avec le réel. Comment tout ça va finir?

    (Parlant de perte de contact avec le réel, que dire des zouaves se rendant à leur manif qui fêtaient dans le métro de Montréal dimanche dernier — sans masque, sans respect des distances, «offrant» (imposant?) des câlins — au nom de la libaaaaarté!!!!? Certains dʼentre eux pensant contrer les manœuvres obscures du nouvel ordre mondial et son ultime arme, le vaccin pucé du semi-pédo-reptilien Bill Gates... Comme dirait lʼautre, il y en a qui nʼont pas le wifi dans toutes les pièces...)

    Jean-Marc Gélineau, Montréal

    • Claude Coulombe - Abonné 3 mai 2021 13 h 29

      Suave, drôle et intelligent!
      Cher Monsieur Gélinas, vous avez fait mon lundi!
      Claude COULOMBE

  • Yves Corbeil - Inscrit 3 mai 2021 09 h 50

    Merci de mettre le pendule Biden à l'heure

    Il est estomaquant de lire et d'entendre les louanges sur celui qui a passé sa vie dans le système qu'il a contribué à créer sur près de inquante ans. Jamais je ne pourrai comprendre des gens des médias qui mettent qui que ce soit sur un trône avant qu'il est accompli quoi que ce soit d'autre que ce qu'il a déjà laissé. Balayer le passé en rêvant au future «promis» ne lui mérite certainement pas un des socles laissés vacants par tous les déboulonnés de ce pays.

    Oui Merci de mettre le pendule à l'heure M.MacArthur

    P.S_ Ils ont déjà tous oublié le sauveur «Yes we can» qui a laissé un vide abyssal comparer aux espoirs créer à son arrivé.

    • Michel St-Laurent - Abonné 3 mai 2021 15 h 07

      Bien dit! À son arrivée, Obama a promis mer et monde, mais il n'a pas livré la marchandise, ou alors si peu, eu égards aux attentes. Souvenons-nous que, dès le début de sa présidence, on lui avait octroyé le prix Nobel pour la paix. Par la suite, sur le plan de la politique étrangère, comme il avait dit qu'il le ferait, Obama n'a ni fermé la prison de Guantanamo, ni mis fin à la guerre en Afghanistan, ni forcé Israël à cesser son traitement odieux du peuple palestinien. Au contraire, il a mis en place une belle (sic) politique d'assassinats par drones interposés. Cherchez l'erreur... Souvent, les grandes institutions et les médias corporatifs sont obnubilés par de beaux discours. Obama en faisait de très beaux... Serait-ce encore le cas avec Biden? Le temps nous le dira bien...

  • Pierre Jasmin - Abonné 3 mai 2021 11 h 07

    J'aimerais croire au nouveau côté givré du leader démocrate

    Mais n'oublions pas qu'en novembre dernier il a fait passer, contre le président Trump encore en exercice, une augmentation des fonds au Pentagone que des sénateurs républicains se sont empressés d'appuyer et de faire passer, même contre l'avis de leur Donald!
    Et n'oublions pas non plus qu'en février à son 36e jour en exercice du pouvoir, il a bombardé la Syrie.
    Et que selon le SIPRI (où travaillent mon collègue membre de Pugwash,Tariq Rauf et Aude Fleurant, ancienne étudiante du regretté Yves Bélanger à l'UQAM), le budget militaire 2020 des États-unis dépasse de loin ceux RÉUNIS des neuf pays suivants: Chine, Inde, Russie, Royaume-Uni, Arabie Saoudite, Allemagne, France, Japon et Corée du Sud.
    On jugera son ouverture par les progrès qu'il effectuera ou pas avec le JCPoA qu'Obama avait signé avec l'Iran et que Trump a déchiré, entraînant le sort injuste de Meng Wanzhou emprisonné par le Canada sans raison.
    En attendant,félicitons Biden au moins pour avoir réintégré la COP 21 (ONU) et renoué les liens rompus par Trump avec la Cour Pénale Internationale.

    • Michel St-Laurent - Abonné 3 mai 2021 15 h 14

      Bien dit! Il faut aussi se rappeler que l'économie "Yankee" carbure au lots d'armes qui sortent des usines de jouets mortifères "made in USA". De plus, il faut bien que ces armes servent à quelque chose, d'où les aventures guerrières incessantes des États-Uniens, directement (Irak) ou par despote interposé (Israël, Arabie Saoudite). Que de cynisme!

    • Nadia Alexan - Abonnée 3 mai 2021 17 h 42

      Merci, Pierre, pour votre révélation inestimable sur le budget militaire des États-Unis, l’on n'a rien entendu, non plus, qu'en février à son 36e jour en exercice du pouvoir, Biden a bombardé la Syrie!
      C'est incroyable que l'on n’ait rien entendu de tout cela dans nos médias traditionnels.