Petite histoire de la polarisation

Pendant les deux siècles qui ont suivi la Conquête, la société canadienne-française a fait largement consensus sur les valeurs qui la guidaient.

Bien sûr, il n’y avait pas unanimité. À la fin du XIXe siècle, Arthur Buies professait un anticléricalisme virulent avant qu’il ne se joigne au curé Labelle. En 1925, le socialiste Albert Saint-Martin a fondé à Montréal l’Université ouvrière, jugée si dangereuse pour l’ordre établi qu’elle a été fermée par une loi spéciale. En 1948, les signataires de Refus global voulaient donner à leur tour un grand coup de pied dans le conservatisme ambiant.

S’il y a toujours eu des débats, parfois acerbes, au sein de l’intelligentsia, la Révolution tranquille des années 1960 et la démocratisation de l’éducation ont permis une participation de plus en plus large.

À cet égard, 1967 marque un tournant plus que symbolique. Pour un grand nombre de Québécois, l’Exposition universelle a été une fenêtre ouverte sur la complexité du monde et ses multiples réalités, bien différentes de celles qu’ils avaient vécues « à l’ombre du clocher ».

L’Afrique est apparue tout autre que celle de Tintin au Congo. Le monde communiste n’était plus seulement un immense camp de concentration qui menaçait la planète d’un cataclysme nucléaire. À la lumière de ce qui se passait ailleurs, les Québécois ont commencé à poser sur eux-mêmes un regard neuf. La mondialisation des idées a précédé depuis longtemps celle des marchés.

  

Avec la fondation du Mouvement Souveraineté-Association (MSA), qui allait donner naissance au Parti québécois (PQ) l’année suivante, 1967 marque aussi la fin du consensus sur l’avenir politique du Québec. Certes, il y avait déjà le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) et le Ralliement national (RN), qui avaient eux-mêmes succédé à l’Alliance laurentienne, mais les deux partis indépendantistes avaient totalisé moins de 9 % des voix à l’élection de 1966, alors que le PQ en avait recueilli 23 % dès celle de 1970.

Pendant 30 ans, la question constitutionnelle a polarisé la société québécoise au moins autant qu’elle peut l’être aujourd’hui. Pierre Elliott Trudeau avait donné le ton en mai 1964 dans un article publié dans Cité libre sous le titre « Les séparatistes : des contre-révolutionnaires », dans lequel il vomissait sur « l’engeance nationaliste ». Une fois devenu premier ministre, il a lancé une véritable chasse aux sorcières, qui a culminé lors de la crise d’Octobre.

Les fédéralistes et les souverainistes se détestaient-ils moins que les multiculturalistes et les identitaires ? Les journalistes qui ont aujourd’hui l’impression de marcher sur des œufs vivent ce qui était aussi le lot de leurs prédécesseurs, dont les reportages étaient scrutés à la loupe pour y découvrir la trace d’un quelconque parti pris. Power Corporation veillait à conserver ses journaux dans le droit chemin, tandis que M. Trudeau menaçait de fermer Radio-Canada et de n’y diffuser que des images de vases chinois.

Longtemps après son départ, le débat constitutionnel a continué d’éclipser tous les autres. En 1991, le dernier chef du Mouvement socialiste du Québec, Germain Gauvin, avait expliqué son sabordage de la façon suivante : « Tant que la question nationale ne sera pas réglée, il sera extrêmement difficile de mettre sur pied une organisation axée sur des intérêts sociaux, parce que la souveraineté finit, encore aujourd’hui, par monopoliser les débats. »

Même en 2016, l’actuel chef du PQ, Paul St-Pierre Plamondon, se désolait dans son essai intitulé Les orphelins politiques que la souveraineté ait l’effet d’un « trou noir » dans lequel se perdait toute autre idéologie ou proposition politique. Il doit regretter le bon vieux temps.

  

En réalité, la mise en veilleuse progressive du projet souverainiste à la suite du référendum de 1995 a libéré un espace de discussion que d’autres débats ont commencé à occuper, permettant notamment à Québec solidaire de s’implanter durablement dans le paysage politique.

Plusieurs reprochent aux wokes d’avoir importé des États-Unis un combat contre le racisme systémique qui colle mal à la réalité québécoise, mais les indépendantistes de la première heure et les militants de gauche ont aussi tiré leur inspiration de ce qui se passait ailleurs, que ce soit dans le mouvement de décolonisation des années 1960 ou dans la révolution cubaine.

Pourtant, l’oppression ressentie par le Québec au sein de la confédération n’était pas comparable au sort des anciennes colonies africaines, et on pouvait difficilement mettre sur un même pied les méfaits du capitalisme ici et à Cuba sous le régime Batista.

Les idéologies ont toujours eu pour effet de diaboliser l’adversaire et de provoquer une polarisation. Le Québec a beau être une « société distincte », il n’échappe pas à cette règle. La différence aujourd’hui réside surtout dans la façon dont la polarisation s’exprime. Se faire invectiver dans une lettre, sur une estrade ou dans la rue est un désagrément avec lequel il est toujours possible de composer ; être continuellement assailli par une armée de trolls invisibles sur les médias sociaux est infiniment plus lourd, qu’on soit politicien, vedette, journaliste ou simple citoyen.

16 commentaires
  • Patrick Boulanger - Abonné 1 mai 2021 00 h 47

    « être continuellement assailli par une armée de trolls invisibles sur les médias sociaux est infiniment plus lourd, qu’on soit politicien, vedette, journaliste ou simple citoyen. » (M. David)

    J'imagine que cela doit être la cas. Cela dit, personne n'est obligé de les utiliser et de s'y intéresser (d'accord, c'est plus difficile quand on est une personnalité publique, mais encore...). On peut très bien vivre sans eux. Pour ma part, je n'ai jamais eu de téléphone cellulaire, je ne connais pas Facebook, j'ai supprimé mon compte twitter il y a plusieurs années et les nouveaux médias sociaux, je les ignore.

    • Nadia Alexan - Abonnée 1 mai 2021 10 h 23

      On n’est pas obligé d'utiliser les réseaux sociaux. Par contre, il y'a des articles et des informations valables que l'on retrouve sur les réseaux sociaux, qu’autrement l’on pourrait ignorer ou négliger. C'est la seule raison pour laquelle j'utilise les réseaux sociaux.
      Par contre, je déplore le manque d'un bon vocabulaire avec lequel les internautes s'expriment et je condamne plus vigoureusement, aussi, le manque de civilité envers nos adversaires d'opinion.
      Une loi qui impose la civilité sur les réseaux sociaux s'impose.

  • Julien Bilodeau J.b Musique - Abonné 1 mai 2021 01 h 07

    Les temps changent, la Loi est la même.

    Les "médias" jouent allègrement le jeu des "médias" sociaux. Voyez, dans cette première affirmation, à quel point la confusion des genres s'impose !
    Peut-être estiment-ils qu'ils n'ont pas le choix ?
    Peut-être ne l'ont-ils pas s'ils veulent survivre ?
    Peut-être que les directions administratives de ces institutions n'arrivent tout simplement plus à suivre le rythme de cet ère numérique intégré ?
    À la remorque d'une révolution médiatique qu'ils ne contrôlent pas, les médias apprennent à utiliser les médias sociaux en même temps que tout le monde.

    Cette semaine seulement, les médias, sur les réseaux sociaux, dans les minutes qui suivirent l'évènement, colportèrent deux partialités: la "loterie-zeneca" et le 500$ pour le logement d'une famille. J'ai aussi vu un fin renard publier une photo de la député Ryzqy qui, en chambre, pérorait avec un tableau, contrevenant ainsi aux règles parlementaires. Le petit futé de Radio-Canada montre sur Twitter ce qu'il est défendu de montrer dans le Salon Bleu ! Chaque semaine, le chroniqueur ou le journaliste se prête au jeu. Comme le citoyen lambda, il fait parfois des bons coups, parfois des erreurs. Ce sont des aléas intrinsèques liés à sa participation. Mais il tweet, il tweet ! Peut-il seulement faire autrement ?

    Oui, la polarisation s'exprime différemment sur les réseaux sociaux, comme tout le reste par ailleurs. Mais comme au temps des infâmes estrades, les plus rusés savent comment parader pour que ce qui semble être un coup fatal ne soit en fait que l'occasion rêvée d'atteindre de nouveaux sommets.

    Comme on dit à Dawson, "too bad" pour les "assallis".

  • Jacques-André Lambert - Abonné 1 mai 2021 01 h 45

    « L’oppression ressentie », monsieur David…

    Quand le colonisé a intégré son asservissement, nul besoin des armes.

    Sauf à Asbestos en 1949 contre les grévistes.
    Sauf l’exil des intellectuels et des artistes comme Borduas, justement.
    Sauf la « loi du cadenas » de Duplessis.Sauf les mandements des évêques et les excommunications. Demandez à Monseigneur Charbonneau.


    « L’oppression ressentie par le Québec au sein de la confédération n’était pas comparable… »

    Moi, mon quartier, ma paroisse, n’était pas comparable.
    Un grand boisé séparait les patrons anglais et notre quartier ouvrier. Et un grand fossé séparait la chaire du curé et le petit peuple vaillant mais agenouillé. Son « salut » et sa dignité.

    Après tout, « Germinal », ce n’était pas l’Afrique ni Cuba sous Baptista.

    Tiens, j’allais oublier les Patriotes pendus au Pied-du-Courant et les mesures de guerre. Et les prisonniers d'opinion.
    Salut Falardeau. Salut, monsieur Chartrand !
    Et au Céline du "Voyage au bout de la nuit".

  • René Pion - Abonné 1 mai 2021 08 h 26

    Le Québec, exempt de racisme!

    La réalité québécoise nous éloigne du racisme systémique. Les États Unis vivent des événements avec lesquels heureusement, on ne peux faire de rapprochements avec le Québec.

    • Jean-François Trottier - Abonné 1 mai 2021 10 h 14

      Faut pas charrier, M. Pion.

      Les Québécois sont tout aussi raciste que d'autres, et en fait c'est un peu étonnant. La plupart des nations racisées sont elles-mêmes racistes, que ce soit les Afro-Américains, les Algériens ou plusieurs peuples d'Afrique Centrale.

      Il y a des exceptions. Les Indiens détestent les Anglais dans une belle entente généralisée, mais ne les déconsidèrent pas. Ils en diront que ce sont des salauds, pas des sous-hommes!
      Les Sud-Africains ont pas mal le même esprit, auquel s'ajoute l'obligation pour eux de s'entendre avec les anciens bourreaux. C'est ainsi que très lentement se crée un nouveau nationalisme dans ce pays. Très, très lentement!
      C'est ce qui ressemble le plus au Québec, avec la différence que nous ne sommes toujours pas débarrassés de ceux qui nous traitent avec cette condescendance méprisante, continuant à se vendre l'idée qu'ils ont apporté un semblant de civilisation ici, eux qui ont agi en barbares deux siècles durant. Le fait de lever le petit doigt n'a jamais été un geste civilisateur, s'pas!
      Trahir tous les traités, ruiner et affamer les occupants prédédents, non plus.

      Jje suis imprécis : nous ne nous débarrasserons jamais de ces gens. Ils sont maintenant chez eux quelque soit la façon utilisée pour ce faire. Par contre nous pouvons nous débarrasser de leur emprise tant culturelle que financière... en partie.
      Mais nous n'y arriverons jamais si d'abord nous ne les soignons et guérissons de leur maladie : le syndrome du colon victorieux, qui ne sait plus comment se justifier.

      C'est ce que la Révolution Tranquille aurait dû faire, convaincre les Anglais qu'ils sont racistes envers nous.

      Ici, racistes et prétentieux.
      Dans le ROC, racistes par préjugés alimentés entre autres par les premiers.

      La Canada s'est érigé sur ce racisme envers les francophones et autres sauvages, dont les milliers de Métis, ce peuple dont rêvait Champlain que ces "civilisés" ont massacrés.

    • Pierre Desautels - Abonné 1 mai 2021 14 h 21

      "Le Québec, exempt de racisme!"

      Bien sûr, au pays des licornes, tout le monde est beau, tout le monde est gentil. Le Collège des médecins, après d'autres organismes québécois, vient tout juste de reconnaître le racisme systémique au Québec.

    • Jean-François Trottier - Abonné 1 mai 2021 17 h 58

      ...racisme systémique qui, s'il existe en effet, reste bien moins fort que le racisme institutionnalisé du Canada envers les autochtones et les Québécois.

      Vous représentez bien l'esprit de colonisé qui nous habite tous un peu, M. Desautels. Vite sur la gâchette pour tirer sur ses semblables, incapable de lire la réalité comme elle est.

      Je vous le dit, jamais les Québécois ne pouront se débarrasser de leurs peurs tant qu'ils subiront celles des Anglais, eux-mêmes terrorrisés à l'idée que l'on réalise comment les vrais barbares en Amérique, c'est eux. Ils en sont encore à dire que les Français ont fait aussi pire, ce qui est totalement faux. À preuve, les milliers de Métis qu'ils ont massacrés, démontration la plus simple du monde de bonne entente qui régnait entre Français et Autochtones. Il a fallu le "soin" que les Anglais ont mis à avantager une minorité contre l'autre, puis une autre, et encore, pour en faire des rivaux dans le peu qu'ils avaient.

      Je suis navré que vous n'ayiez pas les connaissances pour en tenir compte et l'assumer.

    • Cyril Dionne - Abonné 1 mai 2021 19 h 10

      Pour les extrémistes « wokiens », ils voient du racisme partout. Pour les combattants de la liberté, vous savez, le monde ordinaire, ils travaillent très fort pour garder le cap sur une société égalitaire et juste. Pour le Collectif antiraciste décolonial (CAD) au sein de Québec solidaire, ceux qui d’accord avec les dires d’Amir Attaran que le Québec est un véritable « Alabama du Nord » où on pratique le « lynchage médical » sur les minorités, eh bien, eux, ils voient des pratiques coloniales qui visent à paternaliser leurs membres lorsqu’ils sont rabroués au sein même de QS. Assez, pour une mise en demeure qui vise le conseil exécutif de ce parti et leurs membres dûment élus.

      Oui, c'est bien un parti qui navigue sur une mer de licornes lorsque tout le monde regarde, mais dans un trou noir lorsqu'ils ne sont pas observés. Pardieu, le dilemme de la lumière et de l'intrication quantique.

  • André Joyal - Inscrit 1 mai 2021 08 h 46

    «La différence aujourd’hui réside surtout dans la façon dont la polarisation s’exprime.»

    J'ai lu M. David après avoir lu JF Lisée et je 'ai pas été déçu. Si, ce matin, comme presque tous les samedis, JF Lisée s'avère lumineux, ce matin, M.David a peu à lui envier avec sa très lucide chronique. J'en veux pour preuve les trois commentaires suscités à 8:30.

    M. P. Boulanger écrit : «Pour ma part, je n'ai jamais eu de téléphone cellulaire, je ne connais pas Facebook,...» So do I ... comme dirait un cégépien francophone de Dawson.

    M. J. Bilodeau écrit :«À la remorque d'une révolution médiatique qu'ils ne contrôlent pas, les médias apprennent à utiliser les médias sociaux en même temps que tout le monde.» Si Le Devoir ,par ce forum se veut un média social, je suis d'accord.

    M. J. A. Lambert, avec pertinence fait allusion à Asbestos de 1949, À Borduas et à Mgr Charbonneau. Il ajoute : «Moi, mon quartier, ma paroisse, n’était pas comparable. Un grand boisé séparait les patrons anglais et notre quartier ouvrier. » En 1950, dans Maisonneuve, (aujourd'hui : HOMA) c'est dans leur langue que ma mère devait parler avec nos voisins les Johnson, les Wealler, et les Davis.