22 idées à méditer sur la polarisation des débats

Description de ses effets

1. La polarisation est de droite ou de gauche et peut se retrouver dans des échanges sur tous les sujets : le libre marché, le rôle de l’État, la laïcité, la religion, l’immigration, le nationalisme, la légalisation des drogues, le féminisme, le genre, et tous les autres auxquels vous pouvez penser.

2. Elle se reconnaît souvent par son refus de prendre au sérieux la position adverse, par sa tendance à la caricaturer, à la décréter d’emblée absurde, fausse, dangereuse, se drapant ce faisant dans une chape de vertu faite par soi-même et sur mesure…

3. Dogmatique, elle est l’ennemie de la nuance, de la recherche de la vérité et de celle du compromis, vertus nécessaires à la vie démocratique.

4. Elle conduit à polémiquer plutôt qu’à discuter : la pensée dogmatique refuse typiquement tout compromis et ne se corrige ni ne se réajuste au vu de faits ou d’arguments qui demanderaient pourtant de le faire. Elle qui pense si peu et si mal déploie alors des trésors d’ingéniosité…

5. On y multiplie des accusations morales présumées expliquer, par une épithète infamante (raciste, nationaliste identitaire, multiculturaliste, laïcard et autres gentillesses), pourquoi en réalité, et à son insu, la partie adverse adopte sa position.

6. On y trouve parfois un fondamentalisme qui fait penser au fondamentalisme religieux. Dans celui-ci, le contradicteur est inspiré de Satan : le diable porte aujourd’hui toutes sortes de nouveaux noms, des noms que vous connaissez et que je vous laisse décliner.

Causes

7. La polarisation a toujours existé, comme ont toujours existé les sujets épineux ; mais elle prend aujourd’hui des proportions étonnantes et peut-être inédites. Elle a à n’en pas douter de nombreuses causes, mais parmi elles il faut compter les effets des réseaux sociaux, de ses bots, de ses stratégies d’hameçonnage et de ses algorithmes intéressés. Lisez Niel Eyal pour apprendre un peu comment ça marche : DARI — un déclencheur, une action, une récompense, un investissement. Et on recommence.

8. L’université, dans certaines de ses facultés, n’est pas ici exempte de tout blâme, dans la mesure où on y confond transmission de savoirs et préparation au militantisme.

9. Dans la mesure aussi où on interdit de discuter de certaines thèses, idées, sujets.

10. L’état d’esprit du militant, du dogmatique et du fanatique est en éducation le résultat de l’endoctrinement, qui désigne tous ces procédés par lesquels on enferme intentionnellement l’esprit sur des doctrines auxquelles on demande une adhésion inconditionnelle.

11. Une part de ce mal provient du postmodernisme et des théories de l’identité.

Se défendre

12. Chacun doit connaître les stratégies manipulatrices que déploient les réseaux sociaux, comment ils créent ces chambres d’écho exploitant nos biais cognitifs pour capter notre attention ; il faut aussi les enseigner aux plus jeunes à l’école, et ceci le plus tôt possible.

13. Rappelez-vous souvent le nombre de Dunbar (déterminé par l’anthropologue Robin Dunbar) qui désigne le nombre maximal de personnes avec lesquelles on peut entretenir une relation efficace, durable : en gros, 150. Pas les 20 000 amis sur FB…

14. Il faut enseigner à l’école à discuter et à y cultiver ces indispensables vertus épistémiques nécessaires à toute discussion sérieuse sur des sujets délicats, et a fortiori à la conversation démocratique. La pratique de la philosophie pour enfants est pour cela très utile.

15. Il faut aussi apprendre aux jeunes et aux moins jeunes une stratégie éprouvée : l’apprentissage socioémotionnel ou l’art de connaître, de comprendre et de maîtriser ses émotions. Merci aux stoïciens d’avoir compris tout cela bien avant nous.

16. Il faut sérieusement lire des gens qui ne pensent pas comme nous, présumer qu’on pourra en apprendre quelque chose et/ou fortifier sa propre position, s’efforcer de connaître leurs idées, sans postuler d’emblée qu’ils ont tout faux. Même une pendule arrêtée donne l’heure exacte deux fois par jour.

17. On peut disputer en mathématiques et en logique : on y prouve des choses. Partout ailleurs, on peut et on doit discuter, pour conclure raisonnablement.

18. On n’est pas obligé de discuter avec tout le monde. Il y a des dogmatiques intransigeants : on peut passer son chemin… On peut souvent les reconnaître en leur demandant ce qu’ils pensent, sur un sujet donné, de tel ou tel fait incontestable, mais incompatible avec leur thèse. La certitude ne rend peut-être pas toujours fou, comme le laissait entendre Nietzsche : elle rend en tout cas aveugle.

19. Pour préserver son indispensable autonomie intellectuelle et morale, on devrait penser sérieusement à l’opportunité de pratiquer un minimalisme en matière de fréquentation des médias sociaux.

20. On doit vivre avec des désaccords. S’ils tiennent à des faits, on peut en débattre pour bien les établir ; s’ils tiennent à des valeurs, on peut en discuter. Il faut savoir distinguer les deux.

21. En souvenir de Simone Weil (« Dès qu’on a pensé à quelque chose, chercher en quel sens le contraire est vrai »), on peut se demander souvent à soi-même et demander aux autres, au moment propice : « Quel est le meilleur argument de la position adverse et comment y réponds-tu ? »

22. Il y a toute une différence qui compte entre terminer un échange mené à la lumière des vertus épistémiques avec une conviction et le commencer (et le finir), sans elles, avec une inébranlable certitude.

26 commentaires
  • Jean-Charles Morin - Inscrit 1 mai 2021 04 h 32

    Merci.

    Voilà de sages réflexions que bien des gens ignares devraient s'atteler à connaître pour maîtriser leurs pulsions intellectuelles, surtout au sein des universités.

    • Nadia Alexan - Abonnée 1 mai 2021 11 h 02

      C'était Albert Einstein qui disait: «La mesure de l'intelligence est la capacité de changer devant les faits».
      Malheureusement, aujourd'hui, il y'a des gens qui ignorent les faits et qui sont campés dans leur ignorance malgré les faits, comme ceux et celles qui refusent la réalité des changements climatiques.
      D'autre part, les théories qui nous proviennent du postmodernisme obscurcit notre jugement en refusant de voir la réalité.
      Je trouve le clivage politique de «droite» et de «gauche» encore plus polarisant que toute autre.
      En espérant que les faits sur l'état social de nos immigrants présenté aujourd'hui dans la chronique de Jean-François Lisée dans ce même journal dissiperont les idées reçues, insoutenables du présumé racisme des Québécois.

    • Christian Roy - Abonné 1 mai 2021 12 h 29

      @ M. Morin,

      "gens ignares": n'est pas là un bel exemple de l'emploi d'une "une épithète infamante' ?

      À bon entendeur, salut !

  • Brigitte Garneau - Abonnée 1 mai 2021 07 h 31

    Merci M. Baillargeon

    Merci pour ces idées précieuses. Celle que je retiens entre toutes est l'idée no 20 qui dit que: "On doit vivre avec des désaccords. S'ils tiennent à des faits, on peut en débattre pour bien les établir; s'ils tiennent à des valeurs, on peut en discuter. Il faut savoir distinguer les deux."Très intéressant. On doit vraiment faire un effort collectif pour faire revenir à la surface "la réflexion" qui peine sérieusement au détriment de l'action et qui est essentielle à la discussion.

    • Luc Messier - Abonné 1 mai 2021 10 h 18

      Il ne faut pas s’étonner qu’il y ait de la polarisation. Nous avons la liberté d’errer dans le déni de réalité, elle qui est pleinement protégée par la liberté de religion et la liberté de conscience.

  • Jacques Lessard - Abonné 1 mai 2021 08 h 00

    Éclairant, comme toujours

    Quelle magnifique chronique. Merci pour votre clarté et vos conseils bien enracinés.

    • Luc Messier - Abonné 1 mai 2021 11 h 20

      Monsieur Baillargeon,

      Pourquoi vous et les médias, parlez-vous de la polarisation ou de cent mille autres sujets plutôt que de parler de la conscience de l’humanité axée sur des croyances religieuses pour expliquer le comment et le pourquoi des choses, malgré les découvertes qui ont été réalisées depuis des siècles, même chez la presque totalité des dirigeants occidentaux? Pourquoi ne parlez-vous pas de la menace des arsenaux nucléaires qui pend au-dessus de nos têtes depuis plus de 7 décennies? Pourquoi ne parlez-vous pas des guerres, des homicides, des viols, de la criminalité, de la pauvreté, de l’intimidation causés par la faiblesse de la conscience de l’humanité? Pourquoi ne parlez-vous pas de moyens efficaces pour renverser les bêtises et les souffrances inutiles et endémiques de l’humanité par la rigueur dans le raisonnement, la cohérence et la concertation?

      Les personnes qui œuvrent dans les médias sont des personnes très instruites. La conscience de l’humanité est responsable des bêtises et des souffrances inutiles et endémiques de l’humanité. Vous avez une grande part de responsabilité dans l’existence de ces bêtises et de ces souffrances. La polarisation qui dérange quelques personnes n’est rien, absolument rien, comparativement aux nombres de personnes qui souffrent énormément à cause de la conscience de l’humanité qui erre dans le déni de réalité, protégée par la liberté de religion et la liberté de conscience.
      La polarisation vous dérange!
      Vous revendiquez les données probantes.
      Les bêtises et les souffrances sont des données troublantes.
      Vous dérangent-elles?

  • Françoise Labelle - Abonnée 1 mai 2021 08 h 21

    Discussion et polarisation

    Après la lecture des «Brûlés des réseaux sociaux», je me demande comment vos sages préceptes peuvent rendre compte de ces bûchers. Je comprends tout à coup que les «woke», qu'on voit partout, ne se limitent pas à Delta et Coke: il suffit pour certains d'exister ou d'exprimer une opinion non consensuelle pour en être taxé (le Pharmachien???). J'ajouterais donc: utilisation d'un terme non défini et répété ad nauseam comme invective. Et peut-être faudrait-il encourager les opinions non consensuelles? La «science» ne procède pas autrement et il me semble que le très scientifique Galilée a été persécuté en son temps. En ce sens, il a été sévèrement disputé.

    Toute discussion étant basée sur une confrontation de point de vue, devant l'écrasante consensualité, certains se font avec raison les avocats du diable. Il faudrait peut-être creuser davantage le point de bascule entre la discussion et la polarisation, au risque de confondre les deux.

  • Michel Laforge - Abonné 1 mai 2021 08 h 24

    La science est tout sauf démocratique

    Intéressant d’appliquer ces concepts de polarisation des débats à la méthode scientifique. Effectivement la méthode scientifique implique une interprétation des résultats : Une discussion qui se fait par écrit dans un rapport ou un papier de nature scientifique.

    Il est donc possible d’interpréter tels ou tels résultats de différentes façons. Il est donc tout aussi possible qu’une polarisation advienne quand vient le moment d’interpréter les résultats.

    Les résultats font foi de tout. Ils sont des observations de nature quantitative ou qualitative.

    Par exemple, la nature de ce que l’on nomme atome est-elle réelle ? Beaucoup, énormément d’observations pointent en ce sens. Mais est-ce réellement le cas ? Est-ce que la nature se révèle comme étant constituée d’atomes ou est-ce tout simplement une vue de l’esprit ? La partie imaginative de la science est tout aussi déterminante que la partie observationnelle.

    C’est aussi cette partie imaginative, dont le modèle biochimique, qui a permis la réalisation d’un vaccin à ARN encapsulé dans un coacervat.