«Déconstruire»

Le rendez-vous était pris depuis un siècle. Tout le monde savait que mercredi prochain, on allait commémorer le plus grand homme d’État doublé du plus grand héros militaire que la France a jamais connu. Pourtant, l’agenda présidentiel n’a finalement été divulgué qu’à la toute dernière minute. Depuis des semaines, le président semblait marcher sur un fil. Allait-il commémorer le bicentenaire de la mort de Napoléon ou allait-il le passer sous silence, comme certains groupes le lui demandaient expressément ?

Finalement, il fera comme d’habitude, un peu des deux. Après avoir assisté à quelques interventions d’historiens à l’Institut de France et prononcé un discours, Emmanuel Macron se contentera de déposer une gerbe aux pieds du tombeau de l’empereur aux Invalides. La nouvelle a été « révélée » par BFMTV, comme s’il s’agissait d’un secret d’État. C’est dire l’inquiétude qui règne dans les plus hautes sphères.

Et pour cause. N’est-ce pas Emmanuel Macron qui déclarait récemment, évoquant « la question raciale » sur la chaîne américaine CBS, qu’il fallait « d’une certaine manière déconstruire notre propre histoire ».

Ainsi le veut l’époque. Qui sait ? Peut-être, demain, faudra-t-il se réunir en cachette dans un sombre sous-sol pour célébrer l’homme d’État français le plus admiré dans le monde. Celui qui fut le symbole non seulement de la grandeur militaire et politique de la France, mais aussi intellectuelle. Car, en sauvegardant les acquis de la Révolution, en mettant fin aux privilèges de la naissance, en dotant la France d’une administration moderne et d’un système d’éducation unique pour l’époque, Napoléon inaugura le siècle des Hugo, Baudelaire, Pasteur, Sand, Michelet, Rimbaud et quelques autres.

Même au Québec, le peuple se résignera finalement à l’admirer après que nos curés l’eurent voué aux gémonies pour avoir garanti l’indépendance de l’État à l’égard de l’Église avec le Concordat. Les Canadiens français en feront un symbole de résistance à l’Empire britannique, comme l’expliquait Serge Joyal dans Le mythe de Napoléon au Canada français (Del Busso). C’est pourquoi les Napoléon seront nombreux dans nos arbres généalogiques.

Alors, pourquoi tant de gêne à célébrer un homme qui a toutes les caractéristiques d’un héros ? Je me doute bien que la seule évocation d’un « grand homme » en fera frémir plus d’un. Il ne s’agit évidemment pas de dissimuler le fait archiconnu que Napoléon a rétabli l’esclavage dans les Antilles et consacré l’infériorité juridique des femmes dans le Code civil. En cela, il ne fut que le reflet de son époque. Rien de plus. En quoi cela justifie-t-il le procès idéologique qui lui est fait, comme à tant d’hommes et de femmes dont la tare aura été de ne pas être au diapason des derniers concepts du gauchisme universitaire ?

C’est ainsi que des pans entiers de l’histoire du Québec sont passés par pertes et profits. Il suffit que l’on évoque Jacques Cartier et Champlain pour que l’historien Romain Bertrand les accuse la semaine dernière, dans les pages de ce journal, d’être responsables des « spoliations, des pillages, des meurtres, des massacres » qui auraient suivi leurs découvertes.

Depuis peu, il suffit d’évoquer la présence d’esclaves sur le territoire de la Nouvelle-France pour assimiler son histoire pourtant distincte au régime esclavagiste qui a longtemps sévi chez nos voisins du Sud. Comme si l’extraordinaire aventure de nos ancêtres pouvait se réduire à ces procès en hérésie.

Comprenons-nous bien. Il ne s’agit pas de supprimer le côté sombre de quiconque et de se contenter d’en faire l’hagiographie. La critique est indissociable de la démarche de l’historien et de l’avancement des connaissances. Ce qui est en cause ici, c’est cette détestable attitude qui consiste à faire des procès à charge à des personnages du passé en se fondant sur les idéologies et les idées de notre époque.

Je me souviens de cette question posée aux élèves dans un manuel d’histoire québécois : « Aurais-tu aimé être une femme à l’époque d’Athènes ? » Question d’une bêtise sans nom. D’abord parce qu’en histoire, il n’est pas question d’« aimer » et encore moins de juger, mais de comprendre. Ensuite parce qu’évaluer la place des femmes à Athènes à partir des concepts du féminisme actuel relève de ce que Marc Bloch nommait « l’anachronisme ». Pour cet historien, qui fut exécuté par la Gestapo, cette façon d’appliquer au monde d’hier les catégories d’aujourd’hui était « entre tous les péchés, au regard d’une science du temps, le plus impardonnable ».

Sous prétexte de « déconstruction », rarement une époque aura-t-elle pratiqué autant l’anachronisme. En témoigne le saccage de dizaines de statues de Colbert, de Cervantès, de Washington et de Christophe Colomb à l’occasion des émeutes qui ont suivi l’assassinat de George Floyd. L’histoire dira si nous vivons un moment de rupture. Mais, pour mépriser à ce point ces êtres certes imparfaits qui nous ont précédés, il faut se prendre pour le nombril du monde.

Étonnons-nous ensuite que le grand Camille Laurin n’ait eu droit qu’à une vulgaire « promenade » alors qu’il méritait un boulevard. Pourquoi pas un « sentier pédestre » ?

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