Âpre et vivante Minou Petrowski

Je viens faire mes adieux à Minou Petrowski, l’amoureuse du cinéma et de la littérature, qui nous a quittés cette semaine à 89 ans. Des gens de partout atterrissent à Montréal, mêlant à nos sources leurs trajectoires d’immigrants. Ainsi enrichissent-ils les nôtres par leurs cris et leurs chuchotements.

Cette Niçoise aura aimé le luxe, le champagne, les hommes, la vie et les arts, plus cigale que fourmi, brûlant longtemps la chandelle par les deux bouts. On la blâmait pour son imprévoyance. Elle haussait les épaules. J’ai fait partie de ses proches. Tant de repas, de confidences, de discussions vives, de livres échangés et de films commentés laissent des traces dans le cœur et l’esprit.

La dame aux coups de tête et aux coups de gueule n’était pas facile, mais si âprement vivante que l’âge, par-delà les détestables maux du corps, ne semblait pas avoir de prise sur ses positions extrêmes, sur ses coups de foudre culturels, sur ses amours fantasmées ou pas. Sa force vitale, elle l’estimait liée à des racines juives russes, déterrées avec une douleur d’enfant perdue. « La fragilité et la sensibilité extrême n’empêchent pas de survivre, me confiait-elle. Seule importe la beauté du monde. » Cohen chantait sur le même ton : « Il y a une brèche en toute chose. C’est par là que la lumière passe. »

Elle qui anima Femmes d’aujourd’hui puis des émissions culturelles sur les ondes de Radio-Canada, qui écrivit, chroniqua, publia et fut une figure médiatique, possédait une personnalité entière, râleuse et pleine de fougue avec cette faille béante au milieu. Ses entrevues constituaient des corps à corps passionnés avec des artistes, dont plusieurs grands noms du cinéma français, perçus à ses yeux comme ses amis, qui laissaient souvent tomber leurs cuirasses à ses pieds pour se révéler sous pareille ardeur.

À travers son autobiographie en 2008, Prends-moi dans tes bras, elle avait parlé de son enfance à Nice, dans une clinique et maternité de luxe en pleine guerre. Minou aidait à incinérer, ni vu ni connu, les bébés mort-nés des femmes juives, qui devaient disparaître sans traces. Elle-même se sentait effacée. « J’avais six ans à peine lorsque je suis morte », écrivait-elle en guise d’incipit. Elle venait de découvrir une lettre adressée à sa mère naturelle, apprenant du coup son statut d’enfant abandonnée pour laquelle une pension était versée pour son éducation. « Ce fut pour moi un viol psychologique », écrivait-elle. Sa vie en demeura marquée au fer rouge.

La culture, source de vie

En crise identitaire, elle gardait intact un besoin d’amour et de reconnaissance jamais résorbé. Une voix criait à l’abandon dans ses tréfonds depuis toujours. Du moins ce hurlement s’est-il désormais tu en même temps que la femme qui l’avait trop porté. Son autobiographie, vrai succès de librairie, avait ému de nombreux Québécois par ses vulnérabilités révélées au grand jour et par les captivants soubresauts de sa vie. Minou y évoquait les folles années à Saint-Germain-des-Prés, puis l’arrivée au Québec en 1957, en pleine Grande Noirceur, un univers à l’atmosphère moins olé olé que celle des caves parisiennes. De traumatismes en chocs culturels, elle sera devenue celle qui aime et celle qui abandonne, une mère imprévisible, une amante éperdue, une flamme noire et rouge qui brûlait tout sur son passage, une boulimique de culture, fanal de sa vie.

Son rapport aux arts, essentielle nourriture de l’esprit, est moins courant aujourd’hui, sur nos terres surtout. Je la salue pour avoir su puiser dans la culture la clé qui ouvre la porte aux grands mystères et pour l’avoir transmise à ses enfants, Nathalie et Boris.

Elle avait follement aimé le Festival de Cannes, fréquenté durant des décennies avec une joie avide. La moisson cinématographique de haut vol, mais aussi la ronde des rencontres de presse et des interviews, comme le bruit des vagues de la baie, Minou enregistrait tout ça pour les partager à la radio avec le public québécois, en rituel quasi sacré. Elle me disait souhaiter que ses cendres soient dispersées dans les eaux cannoises, vrai serment d’allégeance au mythe de la Croisette, aux grandes œuvres là-bas lancées et à tous ces cinéastes qui y célébraient un art magique sans cesse renouvelé.

Les stars représentaient pour elle la lumière recherchée au long de sa vie. Monter les marches du Palais des festivals constituait une pure revanche sur son enfance traumatisée. Sa vie, pourtant vécue avec intensité, fut en partie onirique. Car la réalité ne remplit jamais ses promesses et s’imaginer ailleurs, parmi un aréopage d’artistes sublimés, l’aida à s’évader. Entre la colère, l’amour, la dureté et la fragilité, Minou Petrowski s’est posée parmi nous forte et tremblante comme un oiseau à l’aile déchirée, qui lançait au vent un cri de liberté.

2 commentaires
  • Louis Rousseau - Abonné 1 mai 2021 04 h 29

    Merci pour cet hommage

    Comme toujours, chère Odile Tremblay, vos textes servent à transmettre le tremblement de la vie dont vous êtes l'interprète. De Minou par vous à nous. Ce besoin est évidemment sans fond. Vous savez y puiser pour nous donner humblement à boire.

  • Denise Bouchard - Abonné 1 mai 2021 09 h 19

    L'Amour ne meurt pas

    Chère Odile Tremblay,
    vos mots d'une amoureuse amitié, donne souffle et corps à la vie d'une petite Minou, devenue une fragile et puissante fonceuse, puis un émouvant souvenir. L'Amour de la vie ne meurt pas. L'Amour ne meurt pas. Vous en témoignez si bien.