Déchirés

Nous sommes plus divisés que jamais, les débats tournent de plus en plus vite en foire d’empoigne, les interactions sur les réseaux sociaux sont d’une animosité croissante. Enfin, c’est l’intuition à l’origine du dossier présenté dans ces pages ces jours-ci. Toute cette amertume nous submerge, et c’est encore pire depuis le début de la pandémie. Comme si la dématérialisation des rapports sociaux nous avait fait perdre le sens de la mesure, nous poussant à sans cesse présumer le pire d’autrui.

Cette polarisation, observée partout dans la société, est particulièrement criante dans les médias. La parole venimeuse, celle qui naît de la rancœur, du ressentiment, prolifère sur les ondes et dans les pages de certains médias sans être trop dérangée par des contraintes déontologiques, à peu près inexistantes pour ce qui est du « commentariat ».

Dans ce monde, qu’on devine sans avoir besoin de le montrer du doigt, la hargne se répand « comme une odeur nauséabonde, comme un smog qui donne le cancer », me dit Stéphane Gendron. Oui, le Stéphane Gendron de la mairie d’Huntingdon, l’ex-animateur trash, qui ces jours-ci dénonce publiquement l’impunité qui règne dans l’industrie du commentaire.

Mon souvenir de Stéphane Gendron, comme bien des gens d’à peu près mon âge, est avant tout lié à la grève étudiante de 2012 : un animateur particulièrement agressif, au sommet de sa popularité. Une figure inscrite dans une constellation d’hommes intimidants, qui gueulent derrière un micro.

Pour moi, ces goons-là, à défaut de savoir les nommer autrement, ont profondément marqué un moment de politisation intense associé au début de ma vie adulte, en 2012. À mes yeux, et c’est sans doute le cas pour bien des gens de ma génération, leur effet sur le débat public est un donné immuable, avec lequel il faut conjuguer. Leur intimidation, leur virulence, le harcèlement qu’ils déclenchent lorsqu’ils « lâchent les chiens » sur une personne, sur un groupe, façonnent les dynamiques politiques. Il faut faire avec. Dans une petite société comme le Québec, ce n’est pas peu dire. C’est lourd. Et c’est violent.

Alors, après avoir visionné le témoignage livré par M. Gendron dans le cadre de la campagne Liberté d’oppression, j’ai eu envie de lui parler, pour comprendre. Comment s’enfonce-t-on aussi loin dans la haine ? Quels sont les mécanismes qui l’alimentent et la légitiment ? Y a-t-il quelque chose qui se rattache à une forme de socialité malsaine, vécue entre hommes ; quelque chose comme le « boys club en action » ?

Pour Stéphane Gendron, avec le recul, c’est très clair. Il est devenu une personnalité médiatique tout en étant maire d’Huntingdon ; les portes des médias se sont ouvertes devant lui, les tribunes se sont multipliées. Et l’ont avalé. « J’étais complètement déconnecté de la réalité », me dit-il. Le pouvoir, la reconnaissance sont devenus une licence pour déverser la colère qui l’habitait. « C’était de la détresse liée à un bagage de vie. Eh oui, c’est une histoire de gars. Il y a quelque chose de typiquement masculin dans le trash. De la vengeance, de la canalisation de la frustration. »

Une incapacité, aussi, à vivre les émotions, qui produit une agressivité destructrice. Bref, de la « masculinité toxique », comme le veut la formule consacrée. Et c’est vrai, quand on y pense, qu’il s’agit d’un univers dominé par les hommes — ou, du moins, imprégné d’un discours éminemment patriarcal, peu importe qui le véhicule.

Il y a quelque chose de significatif dans l’entre-soi des animateurs trash. Une forme de relation qui exclut, stigmatise, et ce faisant conditionne et permet toutes les violences. Ce n’est pas sans conséquence sur le tissu social, puisque ça marche. Stéphane Gendron se souvient d’avoir été effrayé, un peu avant de sortir de cet univers, par les auditeurs qui lui disaient « penser comme lui ». Terrifié par l’idée que toute cette violence ait une prise sur le réel.

C’est aussi là qu’il faut éviter de « psychologiser » le phénomène. Car même si cette parole peut en effet naître d’un lieu émotif, d’un lieu de rancœur, elle se structure et agit néanmoins dans le monde selon un horizon politique très clair. Un horizon qu’embrassent ceux qui permettent matériellement la production de ces discours. Et ceux qui en profitent discrètement.

Je pense bien sûr au silence de ceux qui possèdent ces médias et y investissent, ainsi qu’à l’approbation tacite des annonceurs. Mais il y a aussi, plus sournoisement, ces discours qui, constatant l’occasion favorable de créer un exutoire pour la rancœur, se présentent avec des airs respectables, arborent un vernis intellectuel. Des discours plus posés, mais dont se dégage malgré tout « une odeur de sacristie et d’encens dilué », pour reprendre l’image évoquée par Stéphane Gendron. Les mots sont plus pondérés, mais ils attisent la même haine.

Si la trajectoire personnelle d’un Stéphane Gendron, donc, est fascinante, on se dit tout de même qu’il faudra plus qu’une prise de conscience individuelle pour changer cet écosystème toxique. Et comprenez bien — j’anticipe la critique —, il ne s’agit pas d’en appeler à limiter la liberté d’expression de certains, un jeu qui serait absolument dangereux. Il s’agit plutôt d’apprendre un autre vocabulaire, celui-là gravement négligé : celui de la responsabilité. 

4 commentaires
  • Monique Girard - Abonnée 29 avril 2021 19 h 48

    Responsabilité et sens de la nuance !

    Vous avez raison, madame Lanctôt, ne pas oublier la responsabilité et j'ajouterais retrouver le sens de la nuance. Est-ce un effet pervers des chartes des droits ? On insiste beaucoup sur les droits et c'est correct car nous vivons dans un état de droit. Toutefois, on oublie son corollaire soit les devoirs rattachés à ces droits et assumer les responsabilités de ses gestes et paroles.
    Un autre point que l'on a oublié aussi c'est le sens de la nuance. Tout n'est pas noir, tout n'est pas blanc, il y a beaucoup de gris.Il y a beauoup trop de personnes qui veulent avoir raison et qui ne tolèrent pas que l'on ne partage pas leurs idées et points de vue. C'est dommage, on ne veut plus débattre et de quoi est-ce qu'on a peur ? Du choc des idées, jaillit la lumière, dixit Boileau !

    Je termine en disant MERCI au Devoir de lancer ce dossier sur la polarisation des points de vue, c'est très apprécié !

  • Yann Leduc - Abonné 29 avril 2021 20 h 27

    ANGES ET DÉMONS

    Internet est un océan chaotique qui sert d'exutoire. Rien de nouveau. La pandémie et toutes ses conséquences néfastes (pauvreté, isolement, angoisse) ont aggravé le phénomène. Rien d'étonnant. La politique n'a jamais été un monde d'anges et d'enfants de cœur non plus.

    Sinon, toujours le même discours simpliste, réducteur, moralisateur envers les hommes : l'homme ne sait pas s'exprimer, l'homme est violent, rageur, toxique, plein de rancœur, de ressentiment, l'homme est dominateur, destructeur, l'homme prend trop de place, même au Québec, un endroit les plus féministe au monde.

    Et les femmes, des anges ?

  • Nadia Alexan - Abonnée 29 avril 2021 21 h 16

    «Lorsque le débat est perdu, la calomnie devient l'outil du perdant» Socrate.

    Vous avez complètement raison, madame Aurélie Lanctôt. On a le droit de s'exprimer avec finesse et de débattre avec les faits et les exemples, mais on n’a pas le droit de lancer des insultes en guise d'argument.
    Je ne sais pas ce qui est arrivé dernièrement pour entretenir cette polarisation qui nous déchire. On écarte les intellectuels et les auteurs, maintenant, selon leur affiliation politique. «Lui est de gauche, je ne veux rien savoir, ou lui provient de la droite, je ne veux pas même l'entendre».
    Peut-être, il y' a des arguments valables des deux côtés qu'il faut entendre d'abord avant de les renvoyer se promener, n'est-ce pas? Il faut encourager le débat sans rancune et sans amertume.
    L'échange ouvre les horizons aux perspectives que l'on ignore. Il faut avoir un esprit sain et ouvert à la différence pour en discuter. Il me semble que c'est le rôle du gouvernement de légiférer des lois et des règles pour que les réactions soient toujours polies et conviviales.

  • Marc Therrien - Abonné 29 avril 2021 23 h 08

    Submergés de passions tristes


    Pour paraphraser Edmond et Jules de Goncourt, en étendant leur point de vue sur le journalisme à l’ensemble des médias qui se font la concurrence dans le marché de l’opinion qui sert souvent à ce que le citoyen lambda remercie leurs mercenaires démagogues d’avoir le courage de dire tout haut ce que la majorité pense tout bas, les déchirés le sont entre l'honnête homme qui se fait payer l'opinion qu'il a et le malhonnête qu'on paie pour avoir l'opinion qu'il n'a pas. Pour le reste, quand on déplore que « la parole venimeuse, celle qui naît de la rancœur, du ressentiment, prolifère sur les ondes et dans les pages de certains médias » et que « dans ce monde, qu’on devine sans avoir besoin de le montrer du doigt, la hargne se répand » ou encore, que la colère, la grogne, l'impatience, la haine font maintenant partie de notre quotidien, c’est qu’on doit admettre en même temps la victoire des passions tristes qui submergent notre monde et détruisent notre être depuis les années 1600 malgré l’effort du philosophe Spinoza de nous en détourner. Le fait qu’on les sente omniprésentes est certes le signe d’une souffrance sociale. Celle-ci peut s’expliquer, entre autres, par les mutations de l’environnement social qui en s’accélérant, créent des chocs ou des cassures. On parle souvent de la fin de la croyance en un avenir meilleur, de la contestation de la hiérarchie sociale qui fait entres autres que les jeunes ne reconnaissent plus l’autorité des adultes et enfin, de la progression de l’idéologie utilitariste qui isolent les individus transformés en rivaux qui luttent férocement pour les places au soleil dans la guerre de tous contre tous.

    Marc Therrien