La sortie du tunnel

Le premier ministre Legault doit se pincer pour s’assurer qu’il ne rêve pas quand il observe l’évolution de la pandémie au Québec et ce qui se passe ailleurs au Canada.

Il y a deux semaines, il avait déclaré, l’air découragé, qu’à la fin de juin, on pourrait « commencer à penser à espérer » un semblant de retour à la vie normale quelque part au courant de l’été. Mardi, il a plutôt annoncé que la « séquence » du déconfinement serait bientôt rendue publique.

La triste nouvelle qu’une dame de 54 ans était décédée d’une thrombose liée au vaccin d’AstraZeneca a assombri son point de presse. Il lui fallait aussi tempérer son enthousiasme pour ne pas envoyer le message que tout était désormais permis, mais on ne l’avait pas senti aussi optimiste depuis des mois, voire depuis le début de la pandémie.

Bien entendu, la prudence demeure de mise en attendant qu’un niveau suffisant d’immunité collective soit atteint. Le virus a démontré sa résilience, mais la vaccination se déroule mieux que prévu et la chaleur estivale devrait en principe contribuer à freiner encore la contagion. Cette fois, on semble réellement voir la lumière au bout du tunnel.

Certes, avec près de 11 000 décès, il n’y a pas lieu de pavoiser. De nombreuses erreurs qui auraient pu être évitées ont été commises. On a sans doute tiré des leçons de la première vague, mais une enquête publique demeure nécessaire.


 

Il y a cependant une chose dont les Québécois peuvent tirer une fierté légitime. Malgré l’indiscipline — ou l’imbécillité — d’une minorité, ils ont globalement fait preuve d’une solidarité et d’un courage qui les honorent. Bien sûr, ils ont pesté ou déprimé, non sans raison. Ici comme ailleurs, la pandémie laissera des séquelles, mais ils ont tenu le coup.

Cette collègue du New York Post, Emma-Jo Morris, originaire de Montréal, a eu tout faux lors de sa récente visite dans sa ville natale. « C’était une des nations les plus heureuses et le peuple a été brisé », a-t-elle écrit sur Twitter. Au contraire, cette épreuve aura sans doute contribué à le renforcer.

Il faut parfois se méfier des observateurs étrangers qui passent en coup de vent et qui sont déconcertés par un comportement différent du leur. Si l’assurance maladie est encore associée au communisme par de nombreux Américains, il ne faut pas se surprendre qu’ils voient dans le confinement une manifestation de totalitarisme. Et dans le respect des mesures sanitaires, une déplorable résignation à l’égard de la violation des droits individuels.

Les journalistes canadiens expatriés aux États-Unis ont parfois tendance à présenter la différence québécoise sous un jour particulièrement sombre. En 1998, un certain Morley Safer, originaire de Toronto, avait réalisé un reportage qui avait été diffusé à heure de grande écoute à l’émission 60 Minutes, dans lequel il affirmait le plus sérieusement du monde qu’un perroquet avait été l’objet d’une plainte à la défunte Commission de protection de la langue française parce qu’il était unilingue anglais. Bien entendu, c’était de la pure fabulation. Comme le disait Mark Twain : « Never let the truth get in the way of a good story. »


 

Le retour à la normalité signifie que le premier ministre Legault pourra bientôt se concentrer sur ce qui deviendra sa grande priorité, c’est-à-dire sa réélection. Alors qu’en Ontario et en Alberta, Doug Ford et Jason Kenney pourraient bien faire partie des victimes de la pandémie, la CAQ semble se diriger vers une majorité sensiblement accrue.

Certes, un an est une éternité en politique et la reconnaissance des électeurs pour les services rendus en temps de crise peut être étonnamment éphémère, mais personne ne doute que l’économie connaîtra un fort rebond qui permettra au ministre des Finances, Eric Girard, de se montrer plus généreux dans le budget du printemps 2022, quitte à serrer la vis après l’élection si cela devient nécessaire.

Avec ses 27 propositions, la cheffe libérale, Dominique Anglade, cherche manifestement à empêcher le gouvernement de tirer tout le profit du débat à venir sur le renforcement de la Charte de la langue française, mais le PLQ ne pourra pas le suivre dans une surenchère sans s’aliéner son indispensable base anglophone et allophone.

M. Legault se sent maintenant en terrain si solide qu’il croit pouvoir se permettre de renier officiellement sa promesse de réformer le mode de scrutin. La tenue d’un référendum sur la question en même temps que la prochaine élection aurait déjà eu pour effet d’en reporter l’entrée en vigueur en 2026. Malgré les protestations de bonne foi de la ministre responsable du dossier, Sonia LeBel, cela ressemble maintenant à un renvoi aux calendes grecques.

Il est clair que la pandémie n’aurait pas empêché la réforme de suivre son cours si le gouvernement en avait réellement eu le désir. La sortie du tunnel signifie aussi que la politique va retrouver sa petitesse.

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