Filmer la pandémie

À force de vivre depuis plus d’un an dans une sorte de bulle, le temps s’écoule d’une autre façon. Comme suspendu dans le vide. Qui se souvient d’ailleurs si bien des premiers mois de la pandémie ? C’était hier, mais sur fond de brouillard. Depuis, la stupeur a fait place pour les uns aux révoltes, pour d’autres aux résiliences issues des catastrophes installées dans la durée. On vit une période historique, mais non étale, au parcours sinueux, sous des réactions variées et fluctuantes. Comment sera-t-elle filmée, décryptée, racontée plus tard, à travers le recul des années, cette période ? Ça reste à voir. 

Désormais, des œuvres témoignent à chaud des premiers mois covidiens. Retour à l’heure où les résidents des CHSLD tombaient comme des mouches dans des chambres sinistres auprès du personnel épuisé sous renfort militaire. Depuis mercredi et jusqu’au 28 mai, les Rendez-vous Québec cinéma présentent sur leur plateforme en ligne Première vague. Le film, une initiative de l’organisme Kino Montréal et produit par lui, est une œuvre chorale signée par quatre cinéastes : Max Dufaud, Kevin T. Landry, Reda Lahmouid et Rémi Fréchette. Chacun a écrit et tourné à toute vapeur son propre segment sur les 100 premiers jours de la pandémie.

Leurs histoires de jeunes héros s’entrelacent à Montréal, scandées par la marche du temps. Ce tout premier film québécois consacré au sujet met le doigt sur les traumatismes et les espoirs de citoyens propulsés hors d’eux-mêmes. Bien sûr, les œuvres collectives sont par essence inégales. Celle-ci fut réalisée dans l’urgence par des cinéastes de la relève, mais Première vague nous replonge dans cette aventure à hauteur québécoise avec pertinence. Alors, on se laisse emporter par ces parcours de vie créés avec les matériaux à portée de main : le vécu, le vu, l’entendu autour de soi. Les personnages principaux se nomment Samuel, Fanny, Daniel et Marianne. Au début, pour eux, les choses craquent en douceur. La pandémie ne durera pas, pour sûr… Des arcs-en-ciel collés aux fenêtres le proclament en couleurs : « Ça va bien aller ! » Tu parles ! Vite, la galère dérive et les rameurs s’épuisent…

En extraits dans le film, divers points de presse de François Legault, d’Horacio Arruda et compagnie : « Comme ils ont changé en 13 mois et demi ! » se dit-on. Le premier, plus confiant au début, bientôt plongé dans le doute ; le second d’abord si ludique, devenu sérieux à force de changer de stratégies d’attaque et de se faire taper sur les doigts. Une pandémie, ça transforme son homme.

Voir défiler les mois de la première vague est une expérience fascinante. Fiction, soit, mais si collée à la réalité et mêlée d’images documentaires, qu’on atterrit en territoire familier. Ainsi cette baleine qui jaillit près du pont Jacques-Cartier puis meurt dans le bout de Varennes, en symbole du pire.

Se découpent des tranches de vie : un couple se sépare, un autre avorte, tellement le prétendant festoie avec ses copains et effraie sa flamme. Une jeune infirmière contracte la COVID-19, mais se remet sur pied et rentre au boulot. Une femme boucle ses finances en offrant du sexe en ligne, pendant que son frère louvoie et que leur mère agonise dans son CHSLD. Un livreur aime son père et change de métier pour mieux le soutenir. La lâcheté, le courage, la peur, le refus : il y a tout cela dans Première vague. Et Montréal, en fond de scène, avec ses escaliers, ses abords du fleuve et ses centres de soins où des gens intubés partent sans enfants pour leur tenir la main. Il ne manque que les conspirationnistes, étrangement hors zone.

C’est bien pour dire, un peu partout, cette première vague là qui s’arrête à l’automne se rappelle soudain à nos souvenirs. Au festival de la SAT sur Saint-Laurent jusqu’au 19 juin, sous le dôme, ce sont huit courts métrages immersifs qui abordent la pandémie sous divers angles.

Pour l’oreille, le cinéaste Jenny Cartwright vient de lancer en balado un documentaire sonore, le bien nommé Quels morceaux de nous la tempête a-t-elle emportés avec elle ?. Par la voix d’un interprète, on y découvre le journal de Natalie Stake-Doucet, représentante du Québec pour l’Association des infirmières et infirmiers du Canada, venue prêter main-forte dans un CHSLD, témoin de tous les malheurs du monde. Et au son des pas dans les couloirs, des grondements d’orages et des tempêtes en musique sont évoqués les patients qui meurent dans ses bras, ceux que la dame n’a pas le temps de connaître, les corps demeurés trois jours au lit quand la morgue ne fournit plus. « C’est une hécatombe ! » lance-t-elle. Bouleversant parcours. 

Si un jour on choisit l’amnésie, l’art, éclaireur des ornières du chemin, saura nous empêcher de l’oublier, cette crise-là. Les créateurs en ont long à dire sur l’épisode pandémique. J’aime entendre leurs voix. Ce qu’elles révèlent, c’est nous.