Bof!

Il y a ce texte d’Adam Grant dans le New York Times qui a beaucoup circulé ces derniers jours : « There’s a Name for the Blah You’re Feeling : It’s Called Languishing. » L’auteur y décrit un sentiment de langueur, à mi-chemin entre le bien-être et la dépression, qui s’empare d’une part grandissante de la population après plus d’un an de pandémie. Un état de « bof », bref, qui se généraliserait. Si les internautes se partagent autant la chronique, c’est en bonne partie parce que Grant met le doigt sur quelque chose. Un phénomène tout à fait humain, mais qui n’en est pas moins difficile à admettre.

On le sait, on le répète, une épidémie de dépression et d’anxiété se cache derrière l’autre urgence sanitaire qu’est la COVID-19, et bien des personnes qui vivaient avec d’autres problèmes en santé mentale ont vu leurs symptômes s’aggraver. Pour les personnes qui souffrent de ces maux, les ressources sont insuffisantes. Et partout au Canada, les soins techniquement accessibles restent inaccessibles financièrement, vu les trous dans le régime d’assurance maladie publique. Le dialogue public sur la santé mentale, lorsqu’il existe, tend à se focaliser sur ces éléments — rien de plus normal.

Mais ce cadre de discussion ne fait pas de place à cet état de langueur, ce « bof », qui prend de plus en plus de place dans nos vies, et à ses conséquences. Dans mon propre cercle, l’impact de la pandémie sur la santé et le bien-être global de mes proches est assez évident. Certaines personnes qui vivotaient ont sombré davantage ; d’autres ont développé des problèmes anxieux. Il y a des exceptions, des individus particulièrement chanceux à qui la vie a beaucoup souri ces temps-ci. Mais, surtout, il y a toutes ces personnes qui sont fonctionnelles, mais sans plus. Assez bien pour travailler et répondre aux besoins de leur famille immédiate, mais pas assez pour jouer un rôle plus actif dans la vie de toutes celles qui sombrent.

Souvent, lorsqu’il est question de prévention en santé mentale, on insiste sur l’importance de parler à ses pairs, de demander de l’aide à des personnes de confiance. Que se passe-t-il, donc, lorsque ceux qui ont la tête hors de l’eau se sentent eux-mêmes trop prêts du point de chute pour venir en aide à ceux qui se noient ? Le filet social informel se délite un peu plus sous nos yeux, emporté par un mal qu’on peine encore à nommer.

Et ces personnes en état de « bof », dira-t-on, ont-elles le « droit » de se plaindre, alors qu’on meurt de la COVID-19 par milliers et que d’autres ont le moral encore bien plus bas ? C’est le genre de questions qu’on sert aux autres, mais aussi beaucoup à soi-même. On cherche ainsi à se rassurer, à relativiser. Un danger, c’est d’en arriver au déni, qui empêche de mettre en œuvre le nécessaire pour se rétablir. Un autre piège, c’est celui de se sentir coupable. Coupable de ne pas être aussi créatif, aussi performant, aussi concentré, aussi énergique, aussi patient, aussi « en forme » qu’avant, bref, parce qu’après tout, on n’est pas malade. On en arrive nécessairement à ce genre de raisonnement lorsqu’on comprend la bonne santé comme la simple absence de maladie.

Il faudrait plutôt admettre que la crise de santé mentale qui s’est accentuée depuis le début de la pandémie de COVID-19 ne peut être mesurée que par la quantité de diagnostics officiels. Si une bonne partie de la population a glissé plus bas sur le spectre du bien-être, cela constitue en soi un enjeu de santé publique pour lequel des actions s’imposent. Par exemple, on pourrait augmenter le nombre de congés de maladie payés auxquels les salariés ont droit, comme cela se fait déjà dans plusieurs pays. Et on pourrait considérer que certaines de ces journées pourraient être prises lorsqu’on ne va pas bien, plutôt que d’attendre que les gens soient au bout du rouleau pour prendre leurs besoins au sérieux. On dit souvent qu’en matière de santé, il vaut mieux prévenir que guérir. Dans les faits, le monde du travail actuel pousse les gens à sombrer avant de les réanimer, plutôt que de leur accorder les répits qui leur permettraient de reprendre leur souffle et d’éviter la noyade.

En attendant les grandes réformes, on peut, dans l’immédiat, commencer par reconnaître que, peu importe où l’on se situe sur cette échelle du bien-être et de la maladie, il s’agit là d’une expérience tout à fait humaine, normale et acceptable. Il est humain, après 13 mois de pandémie, de ne pas être au sommet de sa forme, si tel est notre cas. Il est humain de ne pas avoir les mêmes capacités que l’an passé à pareille date. Il est acceptable de faire échec à la myriade d’injonctions sociales au bonheur. Il est correct de répondre franchement un « bof ! » à la question « Comment ça va ? ». Il est correct de ne pas être toujours productif et de prendre des mesures pour aller mieux avant d’arriver au fond du baril. Il est aussi normal d’avoir de la difficulté à le faire, selon ses ressources, ses privilèges, le temps dont on dispose, les personnes que l’on a à sa charge ou non, le type d’emploi qu’on occupe. Il est tout à fait compréhensible, au milieu d’une crise sanitaire, et d’une crise économique, et d’une crise écologique, et d’une crise du logement, et d’on ne sait combien de crises sociales, de ne pas se sentir tout à fait en sécurité dans certaines dimensions de sa vie. Il est normal que ça ait un impact sur nous. Et on a le droit d’aspirer à ce que nos sociétés permettent au plus grand nombre d’aller véritablement bien, plutôt que de seulement chercher à guérir ceux qui tombent carrément malades de notre mode de vie.

13 commentaires
  • Patrick Poisson - Abonné 29 avril 2021 06 h 46

    Merci!

    Vous avez une façon franchement réconfortante et apaisante de dire les choses. Ça fait du bien à lire!

    • Louise Melançon - Abonnée 29 avril 2021 10 h 06

      Je suis tout à fait d'accord avec vous: cette chronique me fait du bien! D'abord pour le "bof" qui exprime avec tant de justesse l'état dans lequel nous nous trouvons très nombreux... Et ensuite de rappeler les manques de notre politique de la santé mentale pour ceux et celles qui sont les plus touchés. L'état de langueur que nous pouvons connaître n'a pas les mêmes conséquences pour tous. J'en fais l'expérience avec des proches dont j'ai le souci. Enfin, j'appuie fortement l'idėe d'élargir l'offre de congés payés pour celles et ceux qui assurent les services essentiels, et sont souvent peu payés pour cela. Merci, Émilie, ce matin, vous me faites du bien... je me sens plus proche de vous...

  • Yves Corbeil - Inscrit 29 avril 2021 06 h 56

    Le temps qui nous est donné

    Moi je crois que ce moment difficile devait servir à faire une introspection. Combien l'ont réalisé, c'est ce que nous verrons dans les années à venir. Je ne crois aucunement au que devrait me donner de plus l'état, que devrait faire mon premier ministre ou celui de quelques autres, que devrait, que devrait que devrait, j'mérite tellement plussss, ah oui. Mais moi qu'est-ce que j'ai vraiment besoin pour être bien, si c'est un million peut-être que je risque de n'être jamais bien. Vous comprendrez que je ne parle pas des exceptions qui se mutiplient trop rapidement mais ça c'est un autre dossier qu'ils n'ont pas le temps de s'occuper depuis bien avant la pandémie.

    L'état mentale du consommateur formaté depuis sa naissance, mes neurones était sollicité par tellement de choses que je me suis dis que je n'avais plus le contrôle, il n'y avait qu'à regarder le garage, le sous-sol pis les gardes robes pour le comprendre. Étais-je le seul, je ne pense pas mais je peux vous dire que cette prise de conscience je l'ai fais bien avant la pandémie actuelle et je me sens peut-être moins mal que madame le mentionne ci-haut puis le bout du tunnel avec le vaccin est là. Par contre si nous ne changeons pas nos modes de vies, nous connaitrons une suite d'épisodes comme celui-ci, les lois de la nature.

    • Josée Cantin - Abonné 29 avril 2021 11 h 18

      Parfois, et je dirais même souvent, il faut de l'aide pour entammer ce processus de changement et présentement, ces ressources d'aide ne sont pas disponible. Bravo si vous y êtesarrivé seul!

  • Françoise Labelle - Abonnée 29 avril 2021 07 h 30

    Par ailleurs

    Pour les personnes souffrant de problème de santé mentale et pour les personnes souffrant de solitude, la pandémie a certainement dû alourdir leur condition.

    Pour l'ensemble de la population, mis à part les travailleurs autonomes, c'est moins sûr. Dans mon petit quartier col bleu (un soldat, un électricien, un Snap-On, des commis, des coiffeuses, etc.), on voit beaucoup plus de gens se promener à pied ou à vélo, se saluant (très rare avant la pandémie). La pandémie n'aurait-elle pas permis de suspendre la courses aux bébelles chez Walmart et aux tites familles de vivre un peu plus ensemble? Contrairement à ce qu'on aurait pu prédire, le taux de suicide a diminué mondialement ainsi que le montre ce graphique en début de page: (à gauche du 100%, il y a baisse et à droite, il y a hausse)
    «Surprisingly, suicide has become rarer during the pandemic» The Economist, 24 avril 2021

    L'article suppose que les largesses gouvernementales y ont contribué. Pourquoi alors s'arrêter en si bon chemin? Pourquoi ne pas soigner les malades de l'accumulation maniaque du capital, ceux qui mangent plusieurs fois leur part de gâteau tout en ne payant peu ou pas d’impôt?

  • Claire Paré - Abonnée 29 avril 2021 07 h 43

    Rebof...

    Excellent article Mme Nicolas...

    Vous mettez si ''pertinament'' des mots sur ce que je vis de plus en plus ces temps-ci. Votre article me fait réaliser en fait toute la pression que je m'impose par rapport à mon travail (qui ne peut reprendre et ce, depuis des mois) , mon jugement par rapport à mon envie de rien et ma grande fatigue tant physique qu'émotionnelle, en rapport à cette Pandémie et à tout l'isolement qu'elle entraîne avec elle dans son sillon...

    Merci pour ce regard qui m'inclue dans cette réalité que tous vivent à leur façon... je me sens ainsi un peu moins seule...

  • Stéphane Delisle - Abonné 29 avril 2021 08 h 05

    De l'ennui

    Un texte rafraichissant nonobstant la sorte de spleen pandémique qu'il décrit. En continuité avec l'analyse de l'ennui faite par Arthur Schopenhauer qui a été célébrée par un bon nombre de littéraires et de poètes.