Ottawa à la rescousse

Les libéraux fédéraux n’étaient pas inquiets lundi lors du dernier vote sur le discours du budget. Ils savaient que c’était dans la poche. Le NPD n’a jamais caché qu’il s’opposait à une élection en pleine pandémie. Il n’allait donc pas contribuer à défaire le gouvernement.

Il aurait fort probablement voté contre en d’autres circonstances, malgré les nombreuses mesures allant dans le sens des orientations de la gauche canadienne. Mais le NPD voulait encore davantage, comme la création d’un programme pancanadien d’assurance médicaments et la fin des centres de soins de longue durée à but lucratif.

Viser à gauche n’est pas une première de la part des libéraux, mais leur bilan au fil des décennies a été inégal, d’où la méfiance d’une partie des forces progressistes à leur endroit. Après tout, cela fait quelques décennies qu’on promet un programme de garderies.

D’un point de vue québécois, il est toujours étonnant de voir les organismes sociaux du reste du pays se tourner vers Ottawa pour obtenir des programmes qui, en vertu du partage des pouvoirs, relèvent des provinces. Le cas des garderies est éloquent. Les gouvernements provinciaux qui tardent à agir le font pour des raisons budgétaires ou idéologiques ou encore par manque de rentabilité électorale. Ottawa peut bien promettre la lune, il ne peut pas ouvrir une garderie sans l’accord des provinces. Il a toutefois le luxe de pouvoir se réfugier derrière le refus de ces dernières pour justifier son échec.

Il est vrai, cependant, que le contexte actuel joue en faveur du fédéral, qui a prévu 30 milliards sur cinq ans pour la mise en place, par les provinces, de services de garde à coût abordable. À l’extérieur du Québec, le coût d’une place est prohibitif et leur nombre, plus qu’insuffisant, un fait que la pandémie a mis en relief. La gauche canadienne, qui demande depuis longtemps qu’Ottawa délie les cordons de sa bourse, pense que le moment est propice pour amadouer des politiciens provinciaux soumis à une forte pression des citoyens. Il n’y a toutefois aucune garantie de résultats, encore une fois.

Pourquoi, alors, toujours faire ce détour par Ottawa au lieu d’aller cogner directement à la porte des provinces ? Pourquoi perdre un temps précieux en négociations et en marchandages ? Au Québec, militants et politiciens n’ont pas attendu un quelconque consensus canadien pour agir il y a plus de 20 ans.

Et les garderies ne sont qu’un exemple de cette différence d’approche entre les forces progressistes québécoises et celles du reste du Canada. Les demandes de ces dernières pour une intervention fédérale dans des domaines de compétence provinciale exclusive vont dans tous les sens, des normes nationales en santé au contrôle des frais de scolarité en passant par l’interdiction pancanadienne des évictions de locataires.

Le sociologue Claude Denis, de l’Université d’Ottawa, offre deux pistes de réflexion pour expliquer ces stratégies asymétriques des forces progressistes québécoises et canadiennes : la question nationale et les rapports de classes. « Quand on formule les enjeux sous forme de droits — droit à la santé, droit à l’éducation, droit au logement —, on a tendance à vouloir les ancrer dans ce qui est notre communauté politique nationale. Ce sont des droits qu’on détient en tant que Canadiens ou Québécois. Il y a là une symétrie entre le Québec et le reste du Canada en ce sens que nous avons là deux communautés nationales qui formulent des objectifs fondamentaux pour leur communauté respective. » À l’extérieur du Québec, certaines provinces ont des identités plus marquées que d’autres, note-t-il, mais aucune n’a la « force d’attraction symbolique et identitaire » du Québec.

S’ajoute le rapport de classe. Alors que le Parti libéral a dominé la scène politique canadienne pendant des décennies, ce sont les forces conservatrices qui ont souvent régné en maîtres dans plusieurs provinces. La Colombie-Britannique, l’Alberta et l’Ontario en sont de bons exemples. Les forces progressistes de l’extérieur du Québec ont par conséquent vite compris qu’elles devaient jouer sur deux tableaux, provincial et fédéral, pour faire des gains. Et il y en a eu à une certaine époque, de l’assurance-emploi à l’assurance maladie en passant par l’aide sociale. Des progrès qui auraient été impossibles dans certaines provinces sans Ottawa.

Jaloux de son autonomie, le Québec n’a jamais aimé que le fédéral lui dicte la marche à suivre, mais pour protéger ses intérêts, il a lui aussi joué et joue encore sur deux tableaux. Il insiste sur le respect du partage des pouvoirs et sur sa pleine liberté d’action, mais exige aussi sa part de la cagnotte. C’est le fameux droit de retrait avec pleine compensation financière sans condition.

La défense de ce droit sera au cœur des discussions autour de plusieurs initiatives prévues dans le budget. L’enjeu du débat sera toutefois plus que financier, car ce droit est essentiel pour permettre au Québec d’exercer son rôle de « pôle symbolique et identitaire » de la nation québécoise, celle à qui revient de décider démocratiquement des orientations de sa communauté politique.

17 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 28 avril 2021 09 h 05

    Les garderies, œuvre de la gauche ?

    Au Québec, on doit les garderies non pas aux forces progressives de gauche, mais à une femme (Pauline Marois) et à un parti (le PQ).

    Les garderies sont autant le legs d´une personne (Pauline Marois) que la Loi 101 est l'œuvre de Camille Laurin. Sans l'un ou l'autre, ces réalisations n'auraient pas eu lieu ou auraient pris une forme totalement différente.

    Si les garderies n'avaient été offertes qu'aux familles de milieux défavorisés, on pourrait dire que ce sont principalement les idées de gauche qui ont motivé Mme Marois. Mais puisque les garderies sont 'universelles' -- offertes à toutes les familles, c'est-à-dire à toutes les mères -- on doit conclure que c'est le féminisme qui a été le moteur principal de Mme Marois dans ce cas-ci.

    • Christian Montmarquette - Abonné 28 avril 2021 11 h 17

      Les garderies sont le résultats de hautes luttes populaires au Québec et remontent aux années soixantes.

      Avec la Révolution tranquille, Un plus grand nombre de femmes mariées se retrouve sur le marché du travail. Elles revendiquent alors des garderies publiques et gratuites.

      "En 1970, Le retrait des subventions fédérales menace la survie des garderies populaires, la plupart d’entre elles sont obligé de fermer leurs portes tandis que les autres ont opéré bénévolement. A travers toute la province, les parents se regroupent et lancent le mouvement de mobilisation : le Comité de liaison des garderies populaires. Le comité réclame un financement permanent de la part du gouvernement québécois.
      En décembre, le comité obtient l’appui des trois centrales syndicales (CEQ, CSN, FTQ), pour la première fois, les syndicats prennent position publiquement et conjointement sur la question des garderies.
      Apres les élections, de nouvelles négociations entre le comité et le nouveau gouvernement ont vu le jour, les deux parties se sont mises d’accord sur la création d’un réseau universel de garderies financées par l’État."

      Quand à l'universalité des CPE, les familles les plus pauvres n'ont souvent pas les moyens d'envoyer leurs enfants dans les CPE qui, comme l'éducation, devraient être gratuites.

      https://medium.com/@abder/histoire-des-garderies-au-quebec-a52097fef751

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 28 avril 2021 15 h 58

      Monsieur Montmarquette,

      Le réseau des CPE a été mis sur pied le 23 septembre 1997 par Pauline Marois. Vous avez raison de dire que ce n'est pas elle qui en a eu l'idée. L'idée est née dans les milieux de gauche que Mme Marois a fréquentés à l'époque où elle était travailleuse sociale.

      Mais l'idée serait demeurée marginale sans le féminisme de Pauline Marois.

      Dans le résumé que vous en faites, il y a un silence de 27 ans entre la prise de position des trois centrales syndicales en décembre 1970 et la mise sur pied du réseau par le PQ en 1997.

      Votre réécriture de l'histoire est pleine de trous. Pauline Marois est la mère des CPE; sans elle, les milieux progressistes en seraient encore à les réclamer.

      L'Histoire du Québec a été façonnée par des géants; Mme Marois en fait partie.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 28 avril 2021 16 h 41

      QS ne peut pas accepter que les CPE viennent du Mme Marois et du. PQ.Le jour ou QS donnera à César ce qui lui appartient,

      les poules auront des dents et eux ne feront pas de vieux os,l'envie et la destruction ne mène à rien et nulle part.

  • Dominique Boucher - Abonné 28 avril 2021 09 h 33

    Là où se trouve lʼélite qui sait

    Dans lʼesprit de beaucoup de Canadiens du ROC, les provinces sont plus des administrations que de vrais gouvernements. Et particulièrement pour les Canadiens de gauche, plus lʼentité gouvernementale/administrative est «locale» plus elle risque dʼêtre sous le controle de la plèbe, la populace, qui ne sait pas ce qui est bon pour elle. Lʼélite éclairée qui, elle, sait ce quʼil faut au bon peuple se trouve à Ottawa.

    Jean-Marc Gélineau, Montréal

  • Guy Lafond - Inscrit 28 avril 2021 09 h 54

    Société(s),

    Très bonne analyse. Merci Madame Cornellier!

    Avec plus de Québécois qui aime l'action sur la Colline parlementaire à Ottawa, le Canada semble se secouer davantage. Enfin!

    Et avec ces deux sociétés distinctes qui composent le Canada, allons-nous bientôt pouvoir en faire une seule avec deux langues officielles, le français et l'anglais d'un océan à l'autre?

    À surveiller, / "Let's watch"

    @GuyLafond @Famille Lafond
    À nos vélos, à nos espadrilles de course, à nos vêtements de plein air! Car le temps file.

    • Patrick Boulanger - Abonné 28 avril 2021 12 h 38

      La proportion des francophones au Canada anglais est en chute libre. Ils représentaient 6.1% de la population en 1971 et en 2016... 3.8%. Quant au bilinguisme des Canadiens anglais, il se situe entre 6% et 7% depuis 1971. À la lumière de ces statistiques, l'avenir ne me semble peu prometteur pour eux. Quant au Québec, nous ne pouvons même pas protéger notre langue commune comme nous le voulons à l'intérieur du Canada (la loi 101 qui s'est fait affaiblir à plusieurs reprises par la Cour suprême du Canada et de ses juges nommés par Ottawa...) et le gouvernement fédéral pousse pour nous angliciser (ex. : services fédéraux bilingues; investissements dans l'enseignement anglais; etc.). Pour l'instant, c'est payant électoralement de promouvoir le français au Canada parce que le Québec compte tout de même 78 circonscriptions, mais à mesure que son poids démographique va diminuer dans ce pays et qu'il va être plus facile de se passer du Québec pour former des gouvernements (le poids démographique a un impact sur son poids politiques puisque l'on tient compte de la démographie pour distribuer les circonscriptions au Canada...), il y a de fortes chances que la défence du français va devenir beaucoup moins intéressants pour les politiciens (qui cherchent à prendre le pouvoir) à l'échelle du pays.

      Je souhaite pour le Québec son indépendance et je ne vois pas d'avenir prometteur pour lui au sein du Canada.

      Vous êtes originaire de où?

    • Patrick Boulanger - Abonné 28 avril 2021 13 h 22

      Oups! On devrait plutôt lire ceci dans mon commentaire précédent : Quant au bilinguisme des Canadiens anglais, il se situe entre 6% et 7% inclusivement depuis 1996 (et non 1971).

    • Pierre Rousseau - Abonné 28 avril 2021 13 h 41

      En faire une seule avec les deux sociétés distinctes? Si jamais il n'y a qu'une nation ou société au Canada, elle sera anglo-canadienne. Quand les identités sont évidentes comme celle de la nation québécoise alors que l'autre société est beaucoup plus importante et utilise la lingua franca de l'époque, il y a une asymétrie qui joue nécessairement en faveur de la société dominante, anglo-canadienne et la plus faible risque la disparition.

      Mais, votre jupe colonialiste dépasse car vous oubliez un segment très important des habitants du nord de l'Amérique du Nord, les peuples autochtones qui sont ici depuis des millénaires et qui sont en pleine période de résurgence après les assauts incessants du colonisateur. Eux aussi, il faudrait qu'ils disparaissent dans votre Canada idéal?

  • Richard Lupien - Abonné 28 avril 2021 10 h 15

    Les années 70

    Il est écrit plus haut: «« Au Québec, on doit les garderies non pas aux forces progressives de gauche, mais à une femme (Pauline Marois) et à un parti (le PQ). »»
    Ayant moi-même été éducateur dans une garderie populaire gérée par les parents, je peux témoigner que ce sont les parents et les éducateurs qui ont forcé la main sans résultat au gouvernement libéral au début des années 70 pour la création d'un réseau universel de garderies financé par l'état. Pour Madame Bacon du PLQ à ce moment-là ce fut une fin de non recevoir.
    Ainsi il y avait des garderies où des parents proches du mouvement marxiste-leniniste en Lutte qui ont continué les manifestations et revendications. La demande des parents était forte pour avoir des places en garderie. Elles ont créé le réseau provincial des garderies populaires du Québec pour rendre le mouvement encore plus revendicatif. Ainsi que le regroupement des garderies populaires de Montreal.
    Madame Marois a cueilli un fruit presque mûr. Elle a tout simplement répondu à le demande de parents qui ont insisté pendant des années pour ce réseau.

  • Jean-Charles Morin - Inscrit 28 avril 2021 11 h 10

    L'horizon des préjugés et de la supériorité morale.

    Pour la plupart des fédéralistes, sinon tous, le gouvernement "central" est le gardien des "bonnes valeurs" progressistes, alors que les gouvernements "provinciaux" sont prisonniers de l'étiquette qu'ils leur donnent et sont perçus par eux comme une ramassis d'identitaires sectaires capricieux et de culs terreux conservateurs qui n'en ont que pour leur paroisse. Des "tireurs de couverte", en somme.

    McDonald disait en son temps des Canadiens-français: "Traitez-les comme une nation et ils agiront comme un peuple. Considérez-les comme une faction et ils deviendront factieux." Depuis le faux départ des deux derniers référendums, c'est en effet ce que les Québécois francophones sont devenus.