La transformation d’Hollywood

« Le Titanic est en train de couler. Mon travail consiste à lancer les canots de sauvetage. »

Ces mots auraient pu venir aussi bien de Steven Soderbergh, le réalisateur qui devait sauver la soirée des Oscar du naufrage cette année, que de Bob Wells, un des fascinants personnages de Nomadland, le film qui a récolté les plus grands honneurs. Qu’on ait vu l’un ou l’autre, une chose est sûre : Hollywood, tout comme le rêve américain, en prend pour son rhume par les temps qui courent.

On peut déplorer — et plusieurs le font — que la machine à bulles, la machine à faire rêver avec son éternelle promesse de conquêtes, ses smokings fluorescents et ses décolletés plongeants, soit tombée en panne. Hollywood ne donnerait plus dans le divertissement, déplore-t-on, mais dans la vertu. « Avant, les nominations aux Oscar disaient : voyez comme on fait de grands films. Aujourd’hui, elles disent : voyez comme on est de bonnes personnes », dit l’humoriste Bill Maher.

À cet égard, le discours de la révélation de l’année, la cinéaste Chloé Zhao, 39 ans, la première femme issue de la diversité et deuxième femme seulement à être oscarisée en tant que réalisatrice, a dû faire sourciller bien des nostalgiques de Bruce Willis et de Jurassic Park. « N’oublions pas la bonté qui sommeille en chacun de nous », a dit la jeune femme en guise de remerciement. Mais, attention, ces bons sentiments ne sont pas représentatifs de ce qu’on trouve dans son film. Contrairement à ce qu’Hollywood a pu nous servir dans le passé, il n’y a pas la moindre fleur bleue dans Nomadland, un récit à mi-chemin entre la fiction et la réalité qui parle de ceux et celles qui n’ont plus les moyens de vivre « normalement », qui partent à la dérive, un curieux hommage à la résilience et un troublant présage de ce qui s’en vient.

Le système dans lequel on a mis tous nos espoirs, et tout notre argent, est en train de craquer. C’est essentiellement ce que Bob Wells — qui joue son propre rôle, sa vraie vie, dans le film — veut dire en parlant du Titanic. Son ineffable Rubber Tramp Rendez-Vous, un petit espace perdu dans le désert de l’Arizona, est une corde lancée aux naufragés du système, un endroit où on peut s’installer avec sa roulotte, son VUS et jusqu’à sa petite Honda Civic, à l’abri des dettes hypothécaires et des regards malveillants.

Nomadland, comme beaucoup d’autres films en nomination cette année (Promising Young Woman, The Trial of the Chicago 7, Ma Rainey’s Black Bottom…), fait partie d’un retour aux « vraies affaires » : le sexisme, le racisme, la précarisation sociale. Le mouvement vers un cinéma décidément plus politique renvoie à un courant semblable durant les années 1970, un véritable âge d’or où, la guerre du Vietnam aidant, on a balancé la guimauve et les héros à la John Wayne en faveur de regards plus durs, plus engagés. Place à Midnight Cowboy, Chinatown, Nashville

Aujourd’hui aussi, on cherche à mettre le doigt là où ça fait mal. Parfois, oui, les discours se font la main un peu trop appuyée sur le cœur, mais les remises en question qui nourrissent ces discours n’en sont pas moins essentielles. C’est ce qui distingue d’ailleurs cette époque cinématographique de celle d’il y a 50 ans, celle-ci s’accompagnant de mouvements de dénonciation à l’intérieur même de l’industrie. Du jamais vu.

En commençant par la campagne de dénonciation #OscarsSoWhite, en 2016, en réaction à la mise en nomination d’acteurs blancs exclusivement, suivie, en 2017, par l’affaire Harvey Weinstein, qui allait exposer l’agression sexuelle comme un véritable rite de passage dans le milieu, le tout Hollywood a été forcé à un impitoyable examen de conscience. Tout à coup, le gros producteur de cinéma, cigare au bec, et la belle actrice, le décolleté plongé jusqu’au nombril, ne font pas simplement partie des meubles. Ils font partie du problème. Ils sont l’incarnation d’un milieu vicié par de vieux stéréotypes qui semblent avoir mieux survécu trempés dans le formol hollywoodien que partout ailleurs.

À noter, d’ailleurs, que ce sont surtout des hommes blancs d’âge mûr qui se plaignent de l’atmosphère « lugubre » qui se dégage des films actuels. On se doute qu’ils ne se plaignent pas uniquement du style cinématographique, mais aussi de la disparition de l’extravagance, de la permissivité, de la bravade, des vieux codes de conduite qui ont également soutenu ce type de cinéma. Quand on apprend que les producteurs de la soirée des Oscar ont dû envoyer un communiqué pour rappeler aux participants de « bien s’habiller », on comprend que ce sont jusqu’aux colonnes du temple qui ont été ébranlées.

La mal peignée, mais ô combien formidable Frances McDormand, gagnante d’un troisième Oscar pour son rôle dans Nomadland, elle-même un immense panneau-réclame pour la liberté des femmes, la permission de suivre sa propre voie, n’est plus une parfaite marginale, une voix dans le désert. Elle est la meneuse de claque d’un mouvement qui chaque année prend de l’ampleur et qui dit : arrêtons de prétendre que tout va pour le mieux. Le bateau coule.

fpelletier@ledevoir.com 

Sur Twitter : @fpelletier1

25 commentaires
  • Jacques Maurais - Abonné 28 avril 2021 06 h 39

    Marchand d'illusion

    En lisant «machine à bulles» au début du troisième paragraphe, je n’ai pas compris. Puis, connaissant le style de la chroniqueuse, je me suis dit que ce devait être une traduction littérale de l’anglais et je suis allé vérifier les sens du mot «bubble». Il peut signifier « illusion ». Il existe déjà en français une expression pour rendre la même idée : marchand d’illusions.

    • Nadia Alexan - Abonnée 28 avril 2021 10 h 43

      Oui. L'engagement et le virage pour le mieux de la part d'Hollywood sont les bienvenus, mais ce n'est pas suffisant.
      Il faudrait que les czars d'Hollywood dénoncent aussi les dérives d'un système financier détraqué et les milliardaires qui le soutiennent, qui résistent à la réglementation et qui achètent les gouvernements pour ne pas payer leur juste part d'impôts.

  • Cyril Dionne - Abonné 28 avril 2021 07 h 19

    « Un rêve transformé en réalité, c'est un autre rêve » Jérémie Garde

    Bon, on veut sauver le soldat « Hollywood ». Non merci, on passe. Cette fabrique de rêve, tout comme les longs métrages ont fait leur temps. Misère, les médias traditionnels vont disparaître un à un et bientôt ne seront plus ici. Les discours des « father knows best » aussi.

    Bon, ceci dit, les gens regardent des émissions pour s’évader de leur quotidien. C’est cela la fabrique du rêve américain qu’est Hollywood. Ils ne sont pas là pour se faire sermonner par des gens qui sont aussi hypocrites que les gens qu’ils dénoncent. Parler de sexisme dans une industrie qui est concentrée sur le sexe est ridicule. Parler de racisme dans un contexte qui ne reflète pas la réalité ambiante, ne sert absolument personne. Avoir un discours sur la précarité sociale ou sur les changements climatiques alors que tous ces beaux gens riches, beaux et célèbres d’Hollywood et d’ailleurs vivent dans des maisons surdimensionnées pour leurs besoins immédiats, nous lève le cœur. Cela nous fait penser au prince Harry et sa conjointe qui vient justement de cette fabrique de rêve. Ils sont venus nous parler de ces sujets sur le plateau d’une milliardaire médiatique, Oprah Winfrey, eux qui vivent dans une maison de 15 million $ américains en Californie.

    Tout cela pour dire que le discours sur la vertu des vertueux ne « pogne » plus en 2021. Tout cela pour dire que c’est justement ce type de discours qui est en train de détruire leur industrie et leur gagne-pain. Tout cela pour dire que c’est cela le déclin de l’empire américain.

    Oui, nous avons eu des acteurs présidents (Ronald Reagan) et des gouverneurs (Arnold Schwarzenegger) et dire qu’ils ont failli à la tâche, on demeure très poli. Mais pour répandre de l’air chaud partout, ils n’avaient pas leur pareil.

    À l’époque de Shakespeare, les acteurs été vus comme des parasites qui contribuaient en rien à la survie de leur société. Cela, ils ne devraient jamais l’oublié. Ils sont là pour distraire les gens de leur réalité quotidienne.

    • Nadia Alexan - Abonnée 28 avril 2021 11 h 17

      Les gens peuvent aussi s’évader avec des histoires significatives et édifiantes qui affectent leurs vies.
      C'est mieux de révéler la réalité que vivent les gens ordinaires que de remplir l'écran avec des niaiseries comme la violence, la pornographie et les frivolités des riches.
      Nous sommes la totalité de ce que nous regardons, ce que nous mangeons, ce que nous lisons, ce que nous écoutons et ce que nous fréquentons.
      Il faut choisir consciemment les choses qui nourrissent notre corps, notre esprit et notre âme, et non pas avec les déchets.

    • Cyril Dionne - Abonné 28 avril 2021 13 h 33

      Vous êtes passionnée Mme Alexan, mais vous prêchez et vous passez des jugements sur les gens. Ce n’est pas comme cela que vous allez convaincre beaucoup de gens à votre cause. Ce que les gens veulent, sans le dire tout haut, c’est d’être riche, beau et célèbre et c’est pour cela qu’ils se fondent dans les mirages illusoires du 7e et 8e art sans jamais s’y retrouver. Tous veulent le rêve américain et la poursuite du bonheur sans jamais y parvenir, même ceux qui sont déjà riches, beaux et célèbres comme notre prince Harry. Ils en veulent toujours plus et cela, c’est la nature humaine. La majorité des gens n’ont que faire des histoires, des romans et surtout des livres de sciences qui demandent un effort intellectuel ardu. Ils préfèrent les histoires d’Iron Man, de Superman et de Batman et des émissions quétaines comme TLMEP. En fait, ils ne veulent pas penser par eux-mêmes et préfèrent un « prêt-à-penser » déjà tout cuit. C’est pour cela aussi que les écoles des sciences sociales « wokiennes » débordent. Aussi, les gens n'écoutent pas les bulletins d'information pour de bonnes nouvelles, mais pour des drames, des massacres, des morts et j'en passe pour se comparer et se conforter.

      La télévision et les films, ce sont des histoires qui nous parviennent du monde du « make-believe » et d’une faille spatio-temporelle d’un univers parallèle. C’est tout comme pour la pyrite d’or ou « fool’s gold » dans la langue de lord Durham. Tout est brillant, mais faux.

    • Nadia Alexan - Abonnée 28 avril 2021 17 h 40

      Cher monsieur Dionne: Je n’ai jamais méprisé le monde ordinaire. J'aimerais simplement changer le mythe de la richesse comme le but ultime de la vie. Le mantra de "Greed is Good," que les milliardaires nous propagent comme la panacée de tous les problèmes est trompeuse. La recherche de la Toison d'Or et la quête de l'Eldorado n'apportent pas le bonheur.
      Je vous rappelle que contrairement à vos propos, quand la CBC avait sondé les canadiens/canadiennes sur qui était leur héros, le plus vénéré, la majorité 77% ont voté pour Tommy Douglas, le père de l'assurance-maladie ! Ils n’ont pas voté pour les banquiers, ou pour les riches comédiens de Hollywood ou les financiers de Wall Street.

    • Cyril Dionne - Abonné 28 avril 2021 20 h 55

      Oui, Tommy Douglas était le héros des Canadiens. Il est le mien aussi. Mais pensez-vous aujourd'hui que les gens voteraient pour lui et son parti s'il était en politique active sur la scène nationale? Pardieu, il ne serait même pas élu dans un parti « wokien » qu’est le NDP d'aujourd'hui où tous les Québécois ont démissionné de ce parti. Les gens deviennent toujours des héros lorsqu’ils sont morts. On avait même dédié une statue à Sir John A. Macdonald.

  • Françoise Labelle - Abonnée 28 avril 2021 07 h 55

    Une retour temporaire à la réalité?

    À part quelques exceptions, comme les films de Soderbergh ou Scorcese (Sexe, mensonges et vidéo, Erin Brokovitch, Taxi Driver, Raging Bull, Quelle nuit de galère, Casino, les Affranchis), la plupart des films américains des années 80 à 2000 sont des comédies, de l'horreur ou de la science-fiction (les Star War et Indiana Jones).
    L'Hollywood d'antan est confronté aux Netflx, Mubi et au piratage. Dans les succès d'avril sur Netflix (je ne suis pas abonnée), il y a de l'horreur-science-fiction, de l'extravagance et de la comédie. Et Ozark, une série policière. Cf. «The best shows to binge-watch on Netflix right now».

    Nomadland a un côté ambigu. Le personnage de McDormand, qui a perdu sa maison, vit de jobines (la «gig» économie, la débrouille) dans son van. Mais vers la fin du film, elle se voit offrir une résidence stable par un ami qui a abandonné le nomadisme. Elle refuse et repart. Finalement, c’est le mythe du cowboy errant qui reprend le dessus. Tout va bien, peut-on conclure: elle aime sa misère. Comme ces gens qui vivent dans leur voiture en acclamant Trump l'illusionniste. Même dépourvus d'or, les USA ont toujours été un eldorado fantasmé. Chassez le naturel; il reviendra au galop, comme les cowboys?

    • Richard Lupien - Abonné 28 avril 2021 10 h 31

      Madame Labelle, Je crois que vous avez mieux compris l'enjeu que la chroniqueuse. De même, il faudrait se méfier de Biden, même si son élection nous a permis de respirer un peu. Biden demeure le chef d'un pays impérialiste. Avec son passé de terreur, d'arrogances, de mépris, de coups d'état, de tortionnaire.

    • Dominique Boucher - Abonné 28 avril 2021 11 h 56

      Et côté comédie, on est généralement loin, très loin, de la grande époque (années 1930-40) des intelligentes comédies du remariage, le sommet des productions hollywoodiennes, selon le philosophe Stanley Cavell. Ah, Cary Grant et Katharine Hepburn...

      Jean-Marc Gélineau, Montréal

  • Guy Lafond - Inscrit 28 avril 2021 07 h 58

    Derrière la caméra

    Madame Pelletier,

    Merci pour ces mises à jour à propos d'une cour réinventée qui circulent à Hollywood et aussi ailleurs en Amérique du Nord. Le monde change vite car les spectateurs sont de plus en plus pointilleux on dirait.

    Et dans cet univers qui s'accélère sans cesse - avec parfois une distribution de plus en plus "fast" et de plus en plus "furieuse" peut-être - je constate que nous sommes tous devenus les premiers acteurs d'un film très songé derrière nos "smartphones" et, heureusement parfois, avec nos deux mains sur le guidon pour de plus en plus d’entre nous.

    D’autres diront qu’ils ont éteint leur poste de télé après 30 minutes de célébrations le 25 avril au soir. Moi, j’ai écouté jusqu’à la fin. Ce que j’ai vu m’a beaucoup plu. J’ai aussi constaté à ma grande surprise que l’acteur du film “The father” n’était pas présent, en personne ou même à distance, pour recevoir son Oscar du meilleur acteur. Comment cela est-il possible?

    Pendant ce temps, il semblerait que c'est la crise dans le port de Montréal avec tous ces nombreux porte-conteneurs qui croulent sous le poids de marchandises venues des quatre coins de la planète. Ils contiennent quoi au juste? Des véhicules de luxe de tous genres, des produites chimiques,…? Comme le monde change! Ce serait tout un scénario pour un film d’actions américaines…

    Le temps ne serait-il pas venu d'écrire des scénarios plus durables pour nous, sains d'esprit?

    Mais alors, qu'attendons-nous pour nous engager nous aussi dans ce nouveau cinéma moins violent et plus austère et joyeux, autrement plus divertissant et qui a meilleur goût peut-être?. Après tout, il s'agit de notre avenir et de la santé mentale de nos enfants.

    Message à notre société laïque et fière de l’être en Amérique du Nord: allons-nous prendre le bon cap et nous frayer un chemin propre et original dans ces Amériques de plus en plus frivoles, fastes et chavirées?

    À surveiller, / "Just watch us" comme disait l'autre.

    t: @GuyLafond @FamilleLafond

  • Benoit Genest - Abonné 28 avril 2021 08 h 50

    Hollywood : l'illusion d'une révolution

    Voilà un texte bien naïf, qui s'imagine que la plus néolibérale des industries états-uniennes amorcera une révolution sociale à la faveur des déclassés et des marginaux. Que de coups de gueule en Prada et en Dior. L'équité pour tous (sauf économique, bien sûr)!

    J'ai vu Nomadland, que vous trouvez fantastique. Expliquez-moi ceci. Le personnage principal travaille dans un entrepôt d'Amazon (le logo et le nom de l'entrepris sont explicitement mentionnés, au point où c'est clairement «arrangé avec le gars des vues»). Elle travaille à son rythme, parle de son bon salaire («good pay!»), a des avantages sociaux, jouit de flexibilité, salue ses collègues dans les allées, qui ne sont jamais exténués et qui sont toujours souriants.

    Il me semble qu'il s'agit là d'une représentation idyllique d'Amazon, le plus puissant des GAFAM. J'ai pourtant lu que ces travailleurs portent des couches, tant ils sont pressés comme des citrons et soumis à un management proche de l'esclavage.

    Et vous venez nous faire croire, après toute cette propagande en paillettes, que ces gens sont du côté des gagne-petit? Dans quel espèce de monde vivez-vous?