Rêver en couleurs

Qu’il s’agisse du « bill 63 » (1969), de la loi 22 (1974) ou de la loi 101 (1977), aucune des grandes lois linguistiques québécoises n’a été adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale. Elles allaient toujours trop loin pour les uns ou pas assez pour les autres.

Même si le gouvernement Bourassa avait utilisé la « clause nonobstant » pour maintenir la règle de l’unilinguisme français dans l’affichage commercial, déclarée inconstitutionnelle par la Cour suprême, le PQ s’était opposé à la loi 178 (1988) parce qu’elle autorisait le bilinguisme à l’intérieur des commerces.

La division a atteint un sommet désolant en 2013, quand le gouvernement minoritaire de Pauline Marois a préféré retirer le projet de loi 14, quand il est apparu que le PLQ aussi bien que la CAQ étaient déterminés à en empêcher l’adoption.

Cette année-là, les travaux en commission parlementaire avaient démontré une fois de plus qu’il ne faut jamais sous-estimer le diable qui se cache dans les détails. Même si l’armée canadienne avait fait de gros efforts pour que des écoles françaises soient ouvertes à proximité de ses bases d’un bout à l’autre du pays, les partis d’opposition avaient trouvé scandaleux qu’on veuille imposer aux soldats francophones stationnés au Québec d’envoyer leurs enfants à l’école française.

Personne ne sait exactement quelles sont les « mesures costaudes » que le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, entend présenter d’ici la fin de la session parlementaire. Tout le monde reconnaît qu’un sérieux coup de barre s’impose, mais il ne faut pas se faire d’illusion : comment pourrait-on réussir à s’entendre sur ce qu’il convient de faire pour préserver le fondement même de la nation, alors qu’on n’y est pas arrivé en 50 ans ?


 
 

M. Jolin-Barrette a fait bon accueil aux 27 propositions faites la semaine dernière par la cheffe libérale, Dominique Anglade, qui a rompu avec des décennies d’aveuglement volontaire du PLQ. « Nous saluons toute proposition visant à renforcer la langue française au Québec », a déclaré son porte-parole. Il y a cependant loin des salutations à l’union.

À première vue, il y a plusieurs similitudes entre les propositions de Mme Anglade et celles du rapport présenté en 2016 par la députée caquiste d’Iberville, Claire Samson, qui inspirera vraisemblablement le projet de loi ministériel. Par exemple, la création d’un Commissaire à la langue française indépendant. Dans les deux cas, on préconise des programmes de francisation pour les entreprises de 26 à 49 employés moins contraignants que ceux auxquels la loi 101 avait assujetti les plus grandes.

Plafonner le nombre de places dans les cégeps anglais constitue un changement de cap important pour les libéraux. Cela semble rejoindre les intentions du gouvernement Legault, qui n’ose pas prendre le taureau par les cornes en étendant la loi 101 au niveau collégial. Le PLQ propose plutôt d’en assurer l’accès aux étudiants « issus des communautés d’expression anglaise », ce qui en limiterait indirectement l’accès aux étudiants francophones et aux allophones.

Il y a toutefois des divergences. Ainsi, le PLQ propose de mettre en vigueur l’article 1 de la loi 104, inopérant depuis son adoption en 2002, qui imposerait l’utilisation du français dans les communications entre l’État et les entreprises établies sur le territoire québécois, mais il n’entend pas abolir le « code de langue », qui permet aux immigrants de s’adresser en anglais aux différents organismes gouvernementaux aussi longtemps qu’ils le souhaitent.


 
 

Dominique Anglade estime que ses propositions passeraient avec succès le test des tribunaux et n’exigeraient donc pas le recours à la « clause nonobstant », alors que le gouvernement Legault semble avoir l’intention de s’en prévaloir. Si c’est bien le cas, il faut donc que le projet de M. Jolin-Barrette contienne des mesures qui rendront cette protection nécessaire.

Pourrait-il revenir à l’unilinguisme français dans l’affichage ? En 1993, le gouvernement Bourassa avait décidé de ne pas renouveler la « clause nonobstant », invoquée cinq ans plus tôt, et d’adopter le principe de la « nette prédominance » du français, que la Cour suprême avait avancé dans son jugement de 1988.

Même si le PQ avait crié à l’apocalypse, il n’a jamais osé revenir là-dessus. La timide initiative du gouvernement Couillard pour imposer quelques mots de français aux grandes bannières commerciales n’a pratiquement rien changé au paysage. On voit aujourd’hui le résultat : le centre-ville de Montréal a perdu son visage français. Le message qu’envoie la métropole est celui d’une société bilingue où il est permis de choisir sa langue.

Le voudrait-elle que son parti ne laisserait jamais Mme Anglade appuyer un retour à l’affichage français. Le premier ministre Legault n’aurait pas ce problème. Il serait même capable de mobiliser la population. Il a fait son deuil de l’indépendance, mais ce serait tout de même une magnifique reconquête. On a encore le droit de rêver en couleurs, non ?

44 commentaires
  • Samuel Dion - Abonné 27 avril 2021 00 h 40

    Une magnifique reconquête

    Qnand on en est rendu à qualifier ainsi une aussi mince avancée que l'affichage unilingue francophone dans une province ou la seule langue officielle est le français, je constate les dégâts sur l'estime de soi du peuple québécois quelque 25 ans après l'échec du référendum qu'on nous a volé en 1995.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 27 avril 2021 08 h 56

      Qu'en termes gentils et posés ,M.Dion ,vous exprimez le problème qui est est aussi le mien.Ce manque de confiance en soi et

      l'ignorance de notre Histoire poussent les Québécois à voter pour des dirigeants faiblards ,peureux,sans vision ,sans colonne vertébrale qui

      qui sont en fait des dépendantistes des dirigeants anglophones riant dans leur barbe en réalisant notre faiblesse et mollesse bafoués

      Surtout ne demandons pas à François et sa CAQ de mettre des culottes qu'ils ne possedent pas.Sans culot,ils font dans leurs .......

    • Marc Pelletier - Abonné 27 avril 2021 11 h 53

      M. Dion, vous avez touché, à ce que je vois, l'âme de plusieurs personnes nostalgiques de l'ancien temps.

      Mais tôt ou tard, je crois qu'il faudra définitivement tourner la page : processus enclenché lors de la dernière élection.

      Au-delà des lois, comment pouvons-nous, en tant que fiers francophones, faire progresser notre langue au Québec ?

      Au plaisir !

    • Bernard Plante - Abonné 27 avril 2021 13 h 35

      Contrairement au représentant du PLQ qui me précède, j'affirme que tant que le Québec sera enchâssé dans le Canada il n'y aura jamais de loi sur la langue qui convienne.

      Pourquoi? Simplement parce qu'en tant que minorité, de par nature toutes les lois défendant notre langue possèdent un caractère défensif. Normal lorsqu'on cherche à se prémunir de disparition parmi un océan d'anglophones.

      Seule la création de notre propre pays permettrait de créer une loi affirmative (et inclusive) plutôt que défensive (et divisive). Tant que cela ne sera pas advenu, nous sommes condamnés à tourner en rond... jusqu'à disparition. Cette mécanique est déjà bien enclenchée, malgré 50 ans et plus d'efforts en ce sens.

      Régler le problème à la source est la seule option. Le reste n'est que propagande.

    • Patrick Boulanger - Abonné 27 avril 2021 13 h 39

      @ M. Pelletier

      Tourner la page à quoi et être nostalgique de quel ancien temps au juste? Pensez-vous à l'indépendance du Québec? Si tel est le cas, j'aimerais vous signaler que l'idée est encore assez populaire auprès de la population (autour de 40%) et si un parti indépendantiste disparaît de l'Assemblée nationale, un autre va combler cette perte ou une nouvelle formation va prendre le relais et il est fort possible que celle-ci cartonne auprès de la population si elle réussie à rassembler les indépendantistes. L'indépendance du Québec, une idée dépassée? Certainement pour les fédéralistes, mais pas pour les indépendantistes.

    • Léonce Naud - Abonné 27 avril 2021 14 h 05

      M. Pelletier : d'aucuns sont de fiers francophones et d'autres sont des Québécois forts. Ce sont deux espèces fort différentes.

    • Marc Pelletier - Abonné 27 avril 2021 15 h 50

      M. Naud : où sont ces " Québécois forts " qui n'ont pas réussi à enseigner notre langue aux étudiants du primaire et du secondaire ?

      L'école n'est-elle pas aussi le milieu par excellence pour que la fierté de notre langue s'enracine ? Raison de plus lorsque la famille échoue à ce niveau ?

      Nous sommes collectivement molassons dans l'action !

    • Simon Harvey - Abonné 27 avril 2021 18 h 29

      @ Monsieur Pelletier. Merci. Nous sommes plusieurs à avoir hâte que les nostalgiques d'un bon temps qui n'a jamais existé se tourne vers le présent et l'avenir. Certians parlent de 40 % d'apns les ppuis à la souverainneté, mais c'est une blague, ou un sondage péquiste. Dans les faits tout le monde s'en fout, à peine capable de parler la langue qu'ils veulent défendre à grands coups de lois de « losers »...

    • Patrick Boulanger - Abonné 27 avril 2021 19 h 42

      @ M. Harvey

      Un sondage péquiste ou une blague, vous dites?

      Voici un sondage de la revu l'Actualité qui date du mois de février 2021 et qui donne 32% d'appuis pour le OUI, 56% pour le NON et 12% d'indécis : https://lactualite.com/politique/la-souverainete-tient-bon/

      Après la répartition des indécis, je pense que l'on peut soutenir que le camp du OUI tourne autour de 40% actuellement.

    • Simon Harvey - Abonné 27 avril 2021 20 h 24

      Merci pour le sondage. Intéressant, mais je n'y crois pas plus. Les jeunes s'en foutent tellement, et je doute qu'ils aient répondu à ce sondage

    • Patrick Boulanger - Abonné 27 avril 2021 21 h 02

      @ M. Harvey

      Vous êtes drôle. Avant de douter, lisez donc l'article. Les 18 - 34 ans ont été sondés.

    • Simon Harvey - Abonné 27 avril 2021 21 h 46

      Merci J'ai lu l'article mais comme je vous dis je ne crois pas ni à la méthode, ni à l'intérêt des jeunes... qui répondent à un sondage. Je suis allé voir d'autres sondages aussi tant qu'à y être. Ca ne bouge pas et les boomers vont disparaitre. On peut dormir tranquille

    • Patrick Boulanger - Abonné 27 avril 2021 21 h 56

      @ M. Harvey

      Libre à vous de refuser de croire à ce sondage qui n'est pourtant pas un sondage péquiste. Il y a quelques années, l'indépendance était populaire auprès des jeunes. Ce n'est plus le cas actuellement, mais vous savez, les tendances peuvent changer avec le temps.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 27 avril 2021 06 h 17

    Bref !

    « On a encore le droit de rêver en couleurs, non ? » (Michel David, Le Devoir)

    Droit ou devoir de rêver en couleurs ?

    Oui, si ce genre de rêve s’épanouit en BLEU, et ...

    … Non s’il jaunisse, rougisse ou vertdure !

    Bref ! - 27 avril 2021 -

  • Pierre Raymond - Abonné 27 avril 2021 06 h 32

    Vous rêvez Monsieur DAVID. Le Québec francophone est en train de perdre ce qui lui reste D'IDENTITAIRE. A force de ne pas vouloir déplaire...

    • Michel Sirois - Abonné 27 avril 2021 09 h 35

      Eh! Que vous n'êtes pas fin de commencer la chicane, vous, là!

  • Germain Dallaire - Abonné 27 avril 2021 06 h 54

    La loi 101 a apaisé le débat

    Vous y allez un peu fort M. David quand vous mettez loi 101, loi 22 et bill 63 dans le même panier en disant que toutes ces lois n'ont pas été unanimes. Au niveau des partis politiques, c'est vrai mais ces derniers ont une certaine inertie. Il en est tout autrement au niveau de l'ensemble de la population. À ce niveau, il est indéniable que la loi 101 a apaisé le débat. Bien sûr, les premiers concernés sont dans la majorité francophone. Pour ce qui est de la minorité anglophone ultra-puissante, on sait bien qu'elle se plaît beaucoup dans un environnement favorable à l'anglais. Au niveau des partis, vous semblez esquisser ce qui semble pour vous un terrain d'atterrisage acceptable. Pour ma par, je crois que la CAQ est déjà dans le compromis et que son projet ne fera qu'attiser le débat. Je me rallie aux propositions de Guy Rocher: application de la loi 101 dans les cegeps et dans les entreprises de moins de 50 employés, unilinguisme français dans l'affichage (https://www.mqi.quebec/petition-pour-la-perennite-de-la-langue-francaise-au-quebec).

  • Benoit Gaboury - Abonné 27 avril 2021 07 h 53

    D'un virus à l'autre: les «mesures costaudes» sont attendues depuis trop longtemps déjà

    Le gouvernement Legault a beaucoup à se faire pardonner, à commencer par cette crise du coronavirus qu'il a géré de façon bien ordinaire et dont nous ne sommes toujours pas sortis du bois, alors qu'en Chine, en Australie, en Nouvelle-Zélande, pour ne nommer que ces pays, on a choisi dès le départ la bonne stratégie, soit l'élimination d’un virus qui menaçait la société dans ses fondements mêmes. Et que les frontières aient si mal gardées par le fédéral, montre que notre système à deux niveaux est inadéquat pour nous protéger d’une grande menace.

    Mais un autre virus, peut-on dire, ronge la société québécoise: c'est l'assimilation à la culture anglophone de nos voisins, excellente par ailleurs, mais étrangère à nous. Car c'est la disparition du français qui guette nos faux pas. Alors, le temps d'ergoter sur les détails et de fafiner encore entre les lignes de parti va-t-il encore servir de faux fuyant. Les bonnes promesses rassurantes vont-elles encore nous être servies servilement pour nous faire comprendre qu'on n'y peut rien, «pauvres petits de nous», comme disait avec incrédulité le clown Sol devant une situation qui le dépassait tragiquement. Car nous sommes tels de ne pas être capables de faire respecter chez nous le premier droit qu'ont tous les humains, celui d'utiliser notre langue quand on s'adresse à nous, chez nous. Celui d’exiger que ceux qui veulent venir vivre chez nous, profitant de ce que nous avons construit de nos mains - sans cadeau de nos voisins, de tels cadeaux sont partout très rares d’aillleurs - s'intègrent harmonieusement parmi nous.
    Ne pas faire respecter ce petit minimum tient de l'aveuglement, voire de la bêtise. Comment pourrions-nous nous faire respecter, si nous sommes nous-mêmes «mous» dans le respect que nous nous devons à nous-même, alors que tout le monde ici comprend bien la situation.
    C'est un enjeu capital. Beaucoup ne pardonneraient plus à M. Legault et son gouvernement majoritaire, d'encore ménager la chèvre et le choux.

    • Gilles Gendron - Abonné 27 avril 2021 15 h 53

      Que de lucidité! votre message devrait être proclamé partout,t.v.,radio, journeaux,média-sociaux.