Vaillante Australie

Il y a encore dix ans, même cinq ans, quiconque posait trop de questions sur les dangers d’une dépendance politique associée à l’imbrication économique avec la Chine se voyait repoussé comme rabat-joie pessimiste, isolationniste et réactionnaire.

Depuis quelques années, et plus particulièrement depuis 16 mois, les relations de Pékin avec plusieurs pays se sont détériorées. Envahissement commercial, coronavirus, haute technologie (la 5G de Huawei, accusée de servir l’espionnage chinois), détention de ressortissants étrangers, traitement des minorités… les sujets ne manquent pas.

S’il est un pays frappé de plein fouet par cette nouvelle glaciation géopolitique, c’est bien l’Australie. La semaine dernière, Canberra a invalidé deux accords commerciaux qu’avait signés l’État de Victoria avec le gouvernement chinois, alléguant « un danger pour la sécurité nationale ». Pékin a rétorqué que c’était une « grave atteinte aux relations sino-australiennes », à laquelle « la Chine répondra avec force et fermeté ».

Il faut se souvenir qu’il y a 10 ou 15 ans, les rapports entre Pékin et Canberra étaient chaleureux, optimistes, avec un boom des investissements chinois et du commerce bilatéral, multiplié par cinq entre 2000 et 2010.

Sur fond de « doux commerce » (Montesquieu), on croyait que la Chine, en s’enrichissant, en vendant et en achetant, en développant une classe moyenne… allait se libéraliser, se démocratiser, devenir plus facile.

Il y eut même, à cette époque, un premier ministre travailliste, Kevin Rudd, qui parlait mandarin couramment… L’Australie a vécu à fond l’idée selon laquelle le riche partenariat avec la Chine ne pouvait faire que des gagnants et des heureux. Les Chinois (individus, compagnies privées ou publiques) investissaient dans l’immobilier (villes et campagnes), dans les ports (Darwin, au nord), les infrastructures…

En 2013, Xi Jinping devient président. C’est aussi l’année où les conservateurs (qui s’appellent là-bas les « libéraux ») prennent le pouvoir à Canberra. L’Australie se met à voir « l’ami chinois » d’un autre œil. Plus lucide, moins complaisant envers un voisin gigantesque qui achète tout et installe d’innombrables relais.


 

Beaucoup d’Australiens se rendent compte que cette relation trop étroite — avec l’immobilier, les infrastructures, les terres agricoles, les mines, raflés en masse — peut devenir un piège. La structure du commerce entre les deux pays est presque coloniale. L’Australie exporte en masse des produits bruts : charbon, métaux, viande, céréales, vins. Sans compter une véritable ruée des touristes et des étudiants.

Vers 2015 ou 2016 se mettent à circuler des histoires incroyables : des étudiants chinois (ils sont 200 000 en 2018) font censurer, sur les campus australiens, des professeurs critiques de la Chine, interdire des livres ou expulser des étudiants coupables d’activisme pro-Hong Kong. Des directions d’universités cèdent…

Paradoxalement, la signature d’un accord de libre-échange entre les deux pays, en 2015, marque le moment où la relation commence à se détériorer.

En 2017, le gouvernement fédéral fait passer une loi sur les « ingérences étrangères ». En 2018, il exclut Huawei d’un appel d’offres de contrats publics… En 2019, Canberra mène le bal pour dénoncer le traitement infligé aux Ouïgours du Xinjiang. En 2020, c’est le premier pays à exiger une enquête sur ce qui s’est vraiment passé à Wuhan, fin 2019.

Les représailles arrivent : outre les insultes régulières de diplomates chinois, ou dans la presse… on vise aussi le portefeuille. Après le bœuf et le charbon en 2020, Pékin bloque maintenant le vin australien avec des tarifs astronomiques.

Pékin prétend que, contrairement aux impérialistes de naguère, il ne fait jamais d’immixtion dans les affaires intérieures d’autrui. Foutaise : s’il est vrai que la Chine ne pose pas de questions aux partenaires dictateurs sur l’état des libertés là où elle investit, elle use systématiquement de sa présence économique comme d’un levier pour renforcer son influence politique.

On entend bien montrer à l’Australie, puissance moyenne, que nul ne peut s’en prendre impunément à ceux qui se voient désormais comme les nouveaux maîtres en Asie, et qui ne cachent plus leur jeu.

L’Australie, « canari dans la mine » ?


François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada.

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