Hors-jeu: Sports Moins

Fin juillet, le temps n'est pas à l'analyse fine et structurée à laquelle cette chronique vous a habitués au fil des décennies depuis sa création en 1912. Prenons donc ce qu'il convient d'appeler des vacances de la déconstruction. Raclons les fonds de tiroirs pour extraire la substantifique moelle de la récente actualité sportive qui s'y empoussiérait et garrochons-la comme ça, à froid, sans fioritures, avec charge pour chacun d'en dégager un sens. Si vous n'en trouvez pas, c'est pas grave, Sports Moins n'a pas autant d'ambition éducative que 110 % ou Les Amateurs de sport.

Ainsi donc, Tom Ridge, le ministre américain responsable de la sécurité intérieure, a rencontré vendredi dernier des dirigeants d'organisations sportives (NFL, baseball majeur, NBA, NASCAR, comité olympique des États-Unis, etc.) pour leur dire, à l'occasion d'un séminaire, que le réseau al-Qaïda pourrait bien planifier une attaque de grande envergure dans un stade bondé.

Comme d'habitude, M. Ridge a toutefois reconnu n'avoir aucun indice quant au moment d'un éventuel attentat, ni quant au lieu, ni quant aux méthodes employées. Selon les sources de Sports Moins présentes à la rencontre, il a déclaré: «Je ne sais pas. Je ne sais rien. Je ne suis pas au courant. J'ai appris ça des libéraux fédéraux du Canada dans l'histoire des commandites. Mais après ça, venez pas me dire que je vous ai pas avertis. Si ça arrive, ce sera de votre faute. Good luck, ol' chaps.»

Selon The Evening Standard de Londres, qui vient de repousser les limites du journalisme d'enquête, les râles de Maria Sharapova, championne de Wimbledon, ont atteint 86,7 décibels lorsqu'elle frappait la balle pendant le tournoi, ce qui lui a valu le charmant surnom de «Queen of Screams». C'est l'équivalent du bruit que font le moteur d'une motocyclette et le hurlement du gibbon (mais pas ensemble).

Âgée de 17 ans, mamoiselle Sharapova, grande et blonde naturelle, est la nouvelle coqueluche du tennis féminin que les télévisions américaines s'arrachent parce qu'une grande blonde, je ne vous dis que ça quoique vous le saviez sans doute déjà, ça vous fait grimper une cote d'écoute en moins de temps que Lance Armstrong ne gravit l'Alpe d'Huez en exsudant ses suppléments vitaminiques. Or, sur le site de la Women's Tennis Association, la page personnelle de Sharapova mentionne qu'entre autres goûts dans la vie, elle affectionne la littérature russe.

Évidemment, un reporter de choc s'est chargé, lors d'une récente visite à New York, de lui demander quoi au juste dans ce vaste et riche univers de la littérature russe (le reporter de choc avait probablement déjà lui-même lu en version originale les oeuvres complètes de Dostoïevski, Tolstoï, Gogol, Pouchkine, Tchekov, Gorki et Soljenitsyne), ce à quoi, nous rapporte Sports Illustrated, elle répondit «Fifi Brindacier», qui bien sûr fait partie de la grande littérature mais est suédoise d'origine et sociale-démocrate de conviction. N'empêche, il y a tout lieu de croire que le reporter de choc était assez content d'avoir ainsi confondu une fille de 17 ans et s'est dit que s'il continuait à ce rythme d'enfer, peut-être qu'un jour prochain il parviendrait à faire avouer à Bush que les armes massives de destruction, c'est juste de la chnoute.

Par ailleurs, si vous avez le temps entre deux limonades fraîchement pressées, j'apprécierais que vous réfléchissiez à une question qui ne cesse de me turlupiner le ciboulot. Mettons Smarty Jones (soit dit en passant, il s'agit d'un cheval, et d'un sapré beau à part ça). Quand Smarty Jones a eu gagné les deux premières manches de la triple couronne du turf américain, les zexperts disaient: «C'est Smarty Jones qui gagne, c'est le cheval qui gagne». Or pourquoi, lorsqu'on transbahute le tout en Formule 1, on dit que c'est Schumacher qui gagne, et pas son char?

Dans un autre ordre d'idées, nos Alouettes se sont fait accuser par les Ti-Cats de Hamilton de voler les signaux des entraîneurs adverses. Bon. Juste avant votre troisième limonade, dites-moi donc, vous, une chose: si les entraîneurs ont des signaux, c'est parce qu'ils se sentent observés, non? Sinon, ils n'auraient qu'à crier «envoye mon grand, dévisses-en une de 50 verges dans la zone des buts». Or, s'ils sont observés, peuvent-ils légitimement s'étonner de ce que l'autre club essaie du même coup de décoder leurs signaux? Non, bien entendu. Or, s'ils ne veulent pas que leurs signaux soient décodés, ils n'ont qu'à en élaborer de plus sophistiqués et à arrêter de se plaindre, non? Surtout qu'il s'agit de football canadien et qu'on sait déjà que nos Alouettes vont gagner la coupe Grey? Je vous remercie.

Enfin, nous déplorons le décès de David Webb Chaney, la semaine dernière, à l'âge de 88 ans. Comme vous n'êtes pas sans l'ignorer, M. Chaney, à l'emploi de la firme de textiles Chemstrand, fut un pionnier du merveilleux monde du sportª en ce qu'il était à la tête de l'équipe de chercheurs qui inventa le gazon synthétique, appelé «Chemgrass» à l'origine, soit au début des années 1960.

En 1965 fut inauguré l'Astrodome de Houston, premier stade couvert aux États-Unis. Afin de permettre au gazon de vivre, le toit original de l'édifice était translucide, mais rapidement les joueurs se plaignirent de ce que le tout rendait la balle très difficile à suivre. On peignit donc l'intérieur de la toiture, mais, on s'en doute même rendu à la quatrième limonade, cela eut un effet hautement délétère sur le jusque-là vert végétal.

Début 1966, on installa donc du Chemgrass, dès lors rebaptisé «Astroturf» et qui se répandit comme la petite vérole dans les grands stades de béton des années 1970. Veterans Stadium à Philadelphie, Busch Stadium à St. Louis, Riverfront Stadium à Cincinnati, Three Rivers Stadium à Pittsburgh et ainsi de suite jusqu'à demain matin, sans oublier notre Stade olympique de nos Expos.

Et répétons-le, en 1966, on demanda à Tug McGraw, un gars qui vécut ses années soixante dans une belle euphorie et qui était à l'époque releveur avec les Mets de New York, s'il préférait l'herbe ou l'Astroturf. «Je ne sais pas, répondit-il, je n'ai jamais fumé d'Astroturf.»

jdion@ledevoir.com

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