Un vent de changement

À voir Joe Biden tenter de renverser l’œuvre de son — voire ses — prédécesseur, à l’observer multiplier les réformes, les déclarations tranchant avec plusieurs décennies de pratique institutionnelle, à l’entendre invoquer l’environnement, le contrôle des armes, l’égalité raciale, le retour des droits de la personne, le primat des alliances, force est de constater qu’il souffle un vent de changement sur Washington. Pourtant, dans cet inventaire à la Prévert, il est difficile de déterminer aujourd’hui ce qui restera demain.

Certaines évolutions marqueront la scène internationale durablement. Ainsi en va-t-il de la décision du président Biden de faire ce qu’aucun de ses prédécesseurs (à l’exception d’une allusion de Reagan dans une déclaration écrite en 1981) n’avait accompli auparavant : il a décidé, à l’occasion des commémorations des atrocités commises contre la communauté arménienne, de reconnaître officiellement le génocide.

Il y a 106 ans aujourd’hui, en pleine Première Guerre mondiale, le régime ottoman arrêtait 200 intellectuels arméniens à Istanbul et de nombreux dirigeants de la communauté en Anatolie — au motif qu’ils représentaient un risque stratégique. C’était le point de départ d’un processus d’extermination systématique qui allait mener, en une année, à l’anéantissement d’une fraction importante (entre la moitié et les deux tiers) de la population arménienne. Dans son ouvrage sur l’histoire du génocide arménien qui vient tout juste de paraître aux éditions Aras, le professeur Taner Akçam montre l’ampleur et la systématicité du processus. Il rend compte des documents qui établissent clairement la volonté du Comité union et progrès qui mène le pays, la lettre de Bahaettin Şakir en mars 1915, le télégramme de Talaat Pacha à la préfecture d’Alep, tous ordonnant l’annihilation de la communauté.

Le traumatisme est grand. Et l’histoire n’est pas écrite par les survivants, éparpillés dans le monde, qui peinent à reconstituer les récits de l’atrocité comme l’analysait le Dr Ben Aharon en 2019. Ce qui permet au régime turc d’effacer, dans les décombres de l’Empire ottoman, la mémoire des événements en mettant le tout sur le compte de violences en temps de guerre, invisibilisant les minorités qui doivent se fondre dans le creuset commun, et ostracisant ceux qui voudraient rouvrir le débat. Cette politique est consolidée par le fait que la Turquie devient un pilier de l’architecture de l’OTAN durant la guerre froide et un allié clé des États-Unis… Cela explique pourquoi, jusqu’à aujourd’hui, aucun président américain n’avait pris le risque de reconnaître l’existence du « génocide arménien ». Mais le vent a tourné. Et plusieurs éléments expliquent ce virage.

D’un côté, la géopolitique : le coût stratégique de cette décision est moindre. Certes, la mer des relations turco-américaines va se faire houleuse. Mais malgré les embrassades entre Erdogan et Trump, la fin de 2020 a déjà été marquée par les sanctions imposées à Ankara à la suite de l’achat et de l’activation des défenses antimissiles russes S-400. Car, depuis plusieurs années, la Turquie a montré qu’elle aspirait à s’émanciper du giron occidental pour jouer un rôle régional. Ainsi, le risque qu’elle passe dans « l’autre camp » (peu importe le camp) est modéré — vu ses ambitions, elle n’a aucun intérêt à se placer sous l’influence russe ou à se positionner dans les tensions irano-saoudiennes. De surcroît, le retrait graduel des troupes russes de la frontière ukrainienne réduit l’urgence pour les bâtiments américains de se rendre en mer Noire en passant par les détroits du Bosphore et des Dardanelles (que borde la Turquie) et la nécessité de négocier dans l’urgence avec Erdogan. La Turquie conserve bien sûr des leviers (usage par les États-Unis de la base aérienne turque d’Incirlik, ou lutte contre l’État islamique en Syrie), mais ils sont moins déterminants qu’ils l’ont été dans le passé.

De l’autre côté, le décideur : Biden veut reprendre le contrôle de l’ordre du jour international. Il l’a dit : « les États-Unis sont de retour. » Il veut repositionner les États-Unis comme un phare, renouer avec les mythes fondateurs du pays. Il faut voir dans cette reconnaissance symbolique et sans conséquence légale (la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948 ne peut s’appliquer rétroactivement) une prise de position significative : le président américain montre que les droits de la personne prévalent sur les risques géopolitiques. Il indique ainsi qu’il pourrait ne pas hésiter à condamner un acte de génocide, présent comme futur. Depuis ses débuts en politique, Biden est partisan d’une « diplomatie musclée », ferme. Là aussi, on peut penser que sa posture va au-delà de la question turque. Il envoie le message que, contrairement à ses prédécesseurs, il pourrait vouloir se tenir aux lignes rouges qu’il tracera dans le sable.

Une fois n’est pas coutume, il me faut ajouter un post-scriptum à la première personne.

Écrire sur le génocide arménien revient à s’exposer à une déclinaison de la diplomatie du « guerrier loup » : vindicative, la (para) diplomatie turque ne tolère aucune altération de l’idéal kémaliste d’une nation unifiée. Toute personne qui écrit sur le thème de cette chronique s’expose à la vindicte du régime et de ses sbires — je le sais. Pourtant, il y a dans ce pays au confluent de deux continents, de tant de culture et d’histoire, une âme pluriséculaire. En repensant aux Stambouliotes qui m’ont accueillie à bras ouverts, aux progressistes et féministes que j’y ai rencontrés et qui, les premiers, m’ont parlé de ces enjeux, je dois dire combien ce pays m’a marquée. Il est important pour moi de leur dire que je les aime : Sizleri seviyorum, Türkiye’nin Halkları. Et pour finir, le titre de cette chronique tient au ver d’oreille qui m’a trotté dans la tête tout au long de l’écriture – Wind of change, cette chanson atypique du répertoire du groupe Scorpions qui aurait (peut-être) été commandée par la CIA, si l’on en croit le balado de Patrick Radden Keefe — parce que parfois les changements doivent parfois être induits plutôt que simplement espérés…

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2 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 24 avril 2021 07 h 36

    Le matamore turc

    Précisons que la chambre des représentants a reconnu en 2019 le génocide arménien par une majorité écrasante de 405 voix bipartisanes. Biden a officialisé cette décision en enfonçant le clou lors de cette cérémonie de commémoration. Pour son prédécesseur, qui appréciait les autocrates, le monde se résumait à ses terrains de golf. I'm scotch! avait-il lancé en Écosse où il s'était fait haïr pour avoir voulu déloger les résidents dont les maisons voisines déparaient son terrain à Aberdeen, construit dans une zone côtière protégée.
    Sous Erdogan, le pays a glissé vers la dictature, avec un contrôle accru des médias sociaux en 2018 alors que l'économie se porte au plus mal. «Turkey’s economic woes should be a warning for other countries» The Economist, 27 mars 2021.

    Le sort réservé aux arméniens est pire que celui réservé aux kurdes pour qui Atatürk avait obtenu, lors du découpage de l'empire ottoman, qu'ils demeurent apatrides. Avec l'islamiste Erdogan, l'héritage laïc d’Atatürk est bien mis en pièce. Le sort du Xinjiang est condamnable mais ne doit pas masquer la tolérance des américains face à d'autres vrais génocides.
    «Erdogan mobilise les islamistes contre la France» Le Figaro, 25 novembre 2020.

  • Cyril Dionne - Abonné 24 avril 2021 09 h 28

    C’est bien plus qu’une histoire de canard, c'est une histoire de $$$

    Rarement, je suis d’accord avec cette chronique. Reconnaître le génocide arménien, eh bien, il était temps. Pardieu, si ça ressemble à un canard, si ça nage comme un canard et si ça cancane comme un canard, c’est qu’il s’agit sans doute d’un canard. De toute façon, politiquement, cela ne coûte pas très cher aux Américains dans l’arène de la « realpolitik ».

    Ceci dit, pour l’environnement, les propositions de Biden s’alignent pour un désastre économique. Pour le contrôle des armes, eh bien, il n’a rien fait, absolument rien à part d’émettre de l’air chaud sur le sujet. Sur l’égalité raciale, un sujet longtemps tabou aux États-désUnis, eh bien, ce n’est pas la bonne personne pour prendre le flambeau de l’égalité raciale.

    En se positionnant politiquement et en parlant du verdict prononcé à l’égard de Derek Chauvin, il n’avait rien de constructif dans son discours. Étonnamment, tous nos grands défenseurs de l’égalité sont restés silencieux dans le triste épisode de Ma'Khia Bryant, une jeune noire de 16 ans qui a été abattue par un policier blanc mardi, ceci, seulement quelques minutes avant d’entendre le verdict prononcé contre M. Chauvin.

    Bon avant que tout le monde déchire sa chemise, il faut le dire aujourd’hui à la lumière des vidéos et des témoins sur la scène que le policier en question, Nicholas Reardon, a probablement sauvé la vie d’une jeune noire agressée au couteau par Mlle Bryant. Le tout c’est passé dans l’espace de trois secondes et le policier n’aurait pas eu le temps d’utiliser son « taser » puisque cette dernière était trop loin.

    Aujourd’hui, on nous dit que personne n’aurait dû mourir et c’est vrai. Cela n’a pas empêché LeBron James, le célèbre joueur de basket-ball américain, d’accuser le policier en publiant un « tweet » qui allait être la prochaine victime. Aujourd’hui, sa famille biologique dit que le policier en question devrait être accusé de meurtre. On apprend plus tard que Ma'Khia vivait en famille d’accueil. Misère.