Le cas Roberge

Les remaniements ministériels s’apparentent souvent à un coup de dés. On ne change pas nécessairement en mieux. Dans le gouvernement Couillard, qui, de François Blais ou d’Yves Bolduc, a été le pire ministre à l’Éducation ?

Le premier ministre Legault a eu la main heureuse, l’été dernier, quand il a décidé de remplacer Danielle McCann par Christian Dubé à la Santé. Au Conseil du trésor, M. Dubé donnait l’impression d’être une espèce de nerd, dont les « plans stratégiques » et les « indicateurs de performance » semblaient un peu ésotériques pour le commun des mortels. À la Santé, on a découvert en lui un homme remarquablement efficace sur le terrain dans un contexte d’une rare difficulté.

La gestion de la pandémie constituait aussi un défi de taille pour son collègue de l’Éducation, Jean-François Roberge, qui n’a pas su le relever avec le même succès. Soit, la pénurie de main-d’œuvre et les négociations pour le renouvellement des conventions collectives ont ajouté à la difficulté, mais on peut dire la même chose du secteur de la santé. Lors de la première vague, il n’a pas réussi à mobiliser le réseau public, se mettant à dos aussi bien les enseignants que les directions d’école.

Les choses ne se sont pas améliorées durant la deuxième vague. Les partis d’opposition l’ont rapidement identifié comme le maillon faible du gouvernement. Depuis un an, la période de questions à l’Assemblée nationale ressemble à une séance de torture dont il ressort chaque fois un peu plus meurtri.

Au cours des dernières semaines, il s’est empêtré dans le dossier de la qualité de l’air dans les écoles, au point d’en arriver à « induire la Chambre en erreur », comme on le dit pudiquement dans le langage parlementaire quand on accuse quelqu’un d’avoir menti.

Saisi de cet « outrage au Parlement » par l’opposition, le président de l’Assemblée nationale, François Paradis, marchant visiblement sur des œufs, a statué qu’il s’agissait plutôt « d’une interprétation différente de la part de plusieurs personnes au sujet d’une même situation ». On peut toujours refuser d’appeler un chat par son nom, mais tout le monde a bien compris que la Santé publique n’avait pas validé les tests de CO2 effectués dans les écoles, contrairement à ce qu’affirmait M. Roberge.

  

M. Legault, qui s’en est entiché depuis longtemps, ne le démettra pas de ses fonctions d’ici la fin du mandat, quitte à vivre avec un ministre qui n’a plus la confiance du monde de l’éducation. Le Devoir révélait cette semaine que M. Roberge a tourné les coins ronds encore une fois en donnant le feu vert à un nouveau programme de maîtrise en enseignement préscolaire et primaire malgré l’avis d’un comité d’experts qui l’a jugé « insuffisant ».

Une règle non écrite suggère à un premier ministre de ne pas confier le ministère de l’Éducation à celui ou celle qui était le critique en cette matière dans l’opposition, mais M. Legault en a fait fi quand il a formé son cabinet.

Il est vrai que M. Roberge, enseignant de métier, semblait avoir tous les attributs requis. Le livre qu’il a publié en 2016, sous le titre Et si on réinventait l’école ?, témoignait d’une sérieuse réflexion. Il était rafraîchissant de lire sous la plume d’un député de la CAQ que ce serait une grave erreur de réduire la mission du réseau de l’éducation à la satisfaction des besoins du marché du travail au détriment d’une solide culture générale.

  

François Legault en a retenu deux idées qu’il a demandé à son ministre de concrétiser : la création des maternelles 4 ans et l’abolition des commissions scolaires. M. Roberge s’y est employé avec une détermination dans laquelle plusieurs ont plutôt vu de l’entêtement.

Dans le premier cas, l’explosion des coûts et la pénurie de personnel semblent être un simple détail à ses yeux. La transformation des commissions scolaires en centres de services scolaires ne va pas sans heurts. À peine cinq mois après leur élection, 8 des 15 membres du conseil d’administration du centre de services de Montréal ont démissionné, dont les 6 représentants des parents, qui ont dénoncé un « climat malsain ». De toute évidence, la main du ministère pèse très lourdement. Et voilà qu’on veut imposer aux administrateurs un devoir de « loyauté » et de « réserve » qui aurait pour effet de les museler.

À l’époque où M. Legault était lui-même ministre de l’Éducation dans le gouvernement Bouchard, M. Roberge, alors militant péquiste, avait aussi tenté de le convaincre de créer un ordre professionnel des enseignants, mais il s’était fait répondre qu’il était hors de question de se mettre à dos les syndicats d’enseignants, partenaires indispensables de la coalition souverainiste. M. Legault n’est plus souverainiste, mais il doit quand même se féliciter de ne pas l’avoir écouté. Les relations avec les enseignants sont déjà suffisamment difficiles.

Après avoir lu son livre, au moment de sa parution, je m’étais demandé si cet homme, qui adorait manifestement son ancien métier, n’aurait pas été plus heureux et peut-être plus utile en restant dans son école. Cinq ans plus tard, il doit y avoir des jours où lui-même se pose la question.

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